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A propos de Hanns Eisler
Hanns Eisler est un peu le canard boiteux de la deuxième Ecole de Vienne, celui que Schönberg citera toujours comme un élève aussi doué que Berg et Webern, mais ayant mal tourné. Les premiers agacements pendant les leçons de composition (fils d'un philosophe et d'une ouvrière, Eisler avait horreur d'utiliser un mouchoir) n'empêchèrent pas le maître de recommander à son éditeur la Sonate op.1 d'Eisler, brillante combinatoire de dodécaphonie et de Prokovief ; mais une indiscrétion lui apprendra les critiques de l'élève envers sa méthode, et les opinions politiques les sépareront de manière tranchée. D'ailleurs les petits mélodrames du Palmström (1929) sur des poèmes doucement dadaïstes de Morgenstern peuvent être lus comme une parodie du Pierrot (l'effectif est le même, moins le piano), puis les textes des Zeitungsausschnitte op.11 comme un refus polémique de la poésie lyrique bourgeoise : ici, des petites annonces dans le journal, des citations de tracts, des rengaines, les déchets du langage, une matière pauvre. Eisler avait été jeté dans les tranchées en 1916 : "Je me suis occupé de politique parce que la politique s'est occupée de moi d'abord", disait-il. La musique, mise au service du grand dessein communiste, devait en même temps se régénérer par-là : Eisler fustige l'esprit des années 20 - "muse invalide qui ne produit que des modes ou des styles hybrides" - les emprunts opportunistes au jazz, le retour du religieux (Stravinsky et sa "messe-express pour hommes d'affaires pressés"), l'engouement pour une musique mécanique chez Hindemith : "Il ne devrait pas seulement s'enthousiasmer pour les machines, mais réfléchir sur ceux qui les actionnent". Comment faire ? La musique d'Eisler se veut avant tout efficace. Elle veut refuser la sentimentalité et les effusions, être de gauche mais devenir droite. Il ne faut pas illustrer ou peindre des sentiments, mais les commenter musicalement, ne pas se produire devant des spécialistes passifs, mais dans les rues, préserver un texte compréhensible et garder une distance vis-à-vis de ce qu'on fait. On voit ici la conjonction exacte avec Brecht (la rencontre capitale, après Schönberg, en 1929) dont il a mis en musique une bonne centaine de poèmes. Un chanteur ne doit pas s'identifier à son contenu, mais en "référer" à l'auditeur. (...) Eisler devient le champion et presque le représentant de ce style, qu'il défend activement dans des congrès tout au long des années 30. Ce seront des années d'errance, puis d'exil - en URSS, pour livrer des musiques de film, au Danemark auprès de Brecht, alors qu'ils ne peuvent plus revenir en Allemagne, en Espagne auprès des brigades internationales, à New York, où il enseignera, avant de s'installer en Californie, "idylle ripolinée", membre d'une colonie allemande qui comprend aussi Brecht, Thomas Mann, Alfred Döblin, Lion Feuchtwanger, Adorno et Schönberg : les deux hommes se réconcilient alors. A cette époque se constitue une de ses oeuvres majeures, la Deutsche Symphonie op.50, suite de lieder avec orchestre frappants, sombres, dépressifs, dont l'un fait allusion à la première faille dans ses convictions : le pacte Hitler-Staline de 1939. La production de musique de chambre est abondante, marquée par un dodécaphonisme light qui recherche des gestes mélodiques repérables, une certaine allégresse rythmique et une instrumentation transparente. Son rapport au dodécaphonisme est sinueux (...) Eisler pourrait ainsi servir de référence à une attitude de zapping post-moderne, allant d'un style à l'autre selon les besoins de l'expression, et certains musicologues (Nyffeler) ont vu là un point de rapprochement avec Heiner Goebbels. La musique d'Eisler est souvent hybride, mais elle déploie en quelques moments de grâce un art suprême de l'ambiguïté. Il sait alors brouiller les frontières entre le lied et la chanson (il est parfois en cela un Poulenc rouge), rendre moderne une poésie de Hölderlin, conférer un jour archaïque à tel quatrain caustique de Brecht, lequel, toujours ravi, l'incitait à conserver ses poésies dans la musique "comme l'ambre conserve la mouche" (...) Traduction Martin Kaltenecker
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