Le blanc des yeux

par Bernard Chapuis


Les musiques africaines débarquent à Paris en 1977, à la rencontre des hommes blancs. Ces derniers vivent alors une étrange expérience dans les nuits du Festival. Qu'elles arrivent du désert, de la savane ou de la forêt, qu'elles soient produites par des musulmans ou des animistes ces musiques, si différentes, sont toutes immédiates. On pourrait les toucher. On sent bien pourtant combien il serait illusoire de les capturer dans des partitions ou des enregistrements. Elles y deviendraient comme des fleurs séchées dans un herbier.

C'est qu'elles passent par la parole, par le son, mais aussi par le corps. Les Africains présents dans le public ne sont pas spectateurs. Ils sont co-auteurs. Entre eux et ce que les blancs sont venus entendre quelque chose d'invisible se transmet, qui est la dimension la plus sensible de l'Afrique: le temps. Le temps d'y aller, par exemple. Le temps de demander l'hospitalité pour deux nuits à Bolondo Marcel, chef coutumier d'un village de la forêt équatoriale.

L'Afrique se ressemble la nuit, quand on ne voit plus que le blanc des yeux. Les ténèbres venues, l'homme noir sort de lui-même. Il ne sort pas seul. Bolondo Marcel est d'abord allé convoquer les morts, de très vieux morts même, aux quatre coins du crépuscule. Ils les a invités à rejoindre les vivants en lisière du feu où, la nuit durant, les femmes et les plus résolues des fillettes vont chanter en tournant devant les tam-tam, parmi les hommes, les enfants, les chiens, les poules, les voyageurs. Les sonnailles agitées par les danseuses de magnalasont faites de recharges de camping-gaz emplies de cailloux. On n'a sorti aucun masque ni costume sacré. C'est bien une fête traditionnelle, aussi traditionnelle que la vie quotidienne, dont le chant et la danse tiennent la chronique: informations générales, publicité pour un chasseur qui a tué un éléphant, naissance de jumeaux, brocards et lazzis, saillies, éclats de rire.

De temps à autre Bolondo Marcel se lève pour répartir les bouteilles de vin, les queues de tabac et les cartouches de chasse que nous avons apportées, avec la sagesse et la mesure de l'hôte qui sait entretenir la fête. Avec ses cheveux de neige et sa grande chemise à carreaux verts et blancs, silhouette de vieux jazzman, il veille aussi sur l'obscurité entourant notre poignée de lumière isolée dans l'immense nuit africaine. Non loin de là, dès les premiers arpents de jungle, grouillent les bêtes sauvages, affairées à d'impitoyables chasses dans un dense cauchemar végétal. Plus loin encore, en un lieu secret, se trouvent les masques, les effets sacrés, les breuvages et le coundounga,la case où se réunissent anciens et initiés de la confrérie secrète du Bwiti.

Ils savent"comment vont les choses de la terre", correspondent avec les esprits, interprètent les rêves, apaisent les terreurs: on dit d'eux qu'ils ont les fusils de la nuit. Nos"anciens"à nous ont autrefois parlé du continent noir. Gide a témoigné de la colonisation. Cendrars a rapporté son anthologie nègre. Dans la revue Le Minotaure,Michel Leiris et Marcel Griaule ont fait état avec passion de leurs découvertes africaines. Malraux lui-même s'est penché sur les masques. Bizarrement, la jeunesse française a peu accédé à ces textes, qui l'attendent encore. En revanche, son attirance récente, mais réelle, pour une culture qu'elle découvre avec fascination, passe par un chemin courant du jazz au reggae et aboutissant aux péripéties urbaines de l'immigration, qui renvoient finalement aux origines.

Les musiques entendues au Festival indiquent la bonne piste: l'Afrique ne se livre pas. Elle se transmet.

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 88-89

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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