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L'adieu aux plumes par Colette Godard
Alfredo Rodriguez Arias a mis en scène ce spectacle frileux, fragile, chatoyant, tiré à quatre épingles. Le cahier-programme donne la parole aux artisans de la scène, ces muets du sérail: modiste, perruquier, chausseur, constructeur de décors... On apprend que leur pratique s'étiole. Luxe, à dessein, confine au nadir de l'insignifiance. Vertige du rien qui scintille, chauffé à blanc. Les boys ont soixante-quatre dents blanches. Les femmes aux épaules lisses parcourues de frissons fixent le public dans les yeux. Le grand escalier descend vers le tragique. L'adieu aux plumes est déchirant. Le groupe porte la marque de son fondateur, Alfredo Rodriguez Arias: ensemble paradoxal d 'élégance, de rigueur, d 'ironie surfond d'intelligence perverse. Il aime Hitchcock, et Balanchine. Son art s'approche de biais. Ses images sont belles. Elles troublent par leur trop évidente simplicité. Il est donc logique, pour le meilleur et le pire, que les rapports entre le TSE et le public tournent autour du malentendu. D'abord ce fut celui d'Eva Peron de Copi, portrait d'un monstre agonisant interprété en travesti par Facundo Bo; intervention du style "camp" et de ses distorsions; références aux zones B de la culture populaire d'Amérique (Nord et Sud), à la comédie musicale, au "soap opera". Ainsi est collée au groupe TSE l'étiquette de sophistication décadente. On ne veut voir là qu'un raffinement à la Warhol, on oublie la science virtuose de l'écriture théâtrale, cette écriture qui dessine le contour des apparences. On applaudit le divertissement, on refuse la réflexion sur ce mystère, le théâtre. Le théâtre est l'unique et inépuisable thème des spectacles d'Arias; L'Histoire du théâtre,où comme dans un défilé se succèdent les tableaux, synthèses d'humour et d'érudition, qui vont de la tragédie grecque à Tennessee Williams. Histoire qui se poursuit avec celle de l'"entertainment" sous toutes ses formes: Comédie policière,déconstruction et reconstruction de l'intrigue à suspense dans un décor britannique. Les éléments sont d'abord donnés dans l'ordre de l'enquête, puis dans leur chronologie, commentés par un choeur de dames, très Agatha Christie, dont les interventions durent le temps nécessaire pour que Facundo Bo change d'apparence: il interprète sept personnages. Le music-hall, vitrine de l'artifice, réduit à ses codes essentiels; chanson des rues nostalgique, visite chez le grand couturier, numéro visuel, manteau d'or sur le grand escalier: Luxe. Dans Vingt-quatre heures, le théâtre s'avance de dos, révélant les coulisses de la fabrique de faux-semblant. Notes mélancolise sur la comédie anglaise, Viergesublime les signes du théâtre naïf à sujet religieux. Les peines de coeur d'une chatte anglaiseparent les conventions du mélo psychologique de masques féeriques d'animaux familiers. L'Étoile du Nordreprend l'étude de la comédie policière, pour réaliser les plus fabuleux truquages dont soit capable la machinerie théâtrale. Truquage évoquant les balbutiements du cinématographe: le train arrive en gare face au public, l'objectif se resserre, s'élargit sur l'intérieur d'un compartiment... Avec Les Deux Jumeaux Vénitiensde Goldoni, le TSE, pour la première fois, aborde un texte qui n'a pas été écrit pour lui, mais c'est encore un prétexte à jouer sur les travestissements et les substitutions. Puis, Arias, seul, monte La Bête dans la Jungle,de Marguerite Duras, d'après Henry James. Deux êtres fantomatiques s'inscrivent dans le mouvement tournant d 'un décor vu sous différents angles, dans le remuement circulaire du temps de la mémoire. Enfin vient Trio, qui injecte le fantasme, à haute dose, dans la vie de trois vieilles filles "réalistes"... Avec ou sans le TSE, Arias raconte la matérialité de l'illusion.
Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982" |