Le son des mots

par Robert Ashley


Galliera 1974. Peut-être les derniers concerts de "Sonic Arts Union". Normal que ce soit en Europe, où cela a commencé. Ironique que nous soyons à Paris. Avec des compositions trop importantes et aussi compliquées que des solos. Célébrité locale. Légendes de la tradition américaine, issues d'une époque, point si reculée, où il était saint, en un sens, d'être un sans nom dévoué à la cause. Nous vînmes donc ensemble au nom de celle-ci. Qui sait si cela servit. Les Européens durent sentir les tensions inhérentes à la religion dont nous leur présentions les reliefs. Ils durent se réjouir de voir l'Amérique reconnaître sa propre musique, d'une manière ou d'une autre, en ce qu'un nombre croissant d'entre nous apportaient chez eux leurs idées, tout en espérant que ce serait plus habituel, plus utilisable et moins bizarre que les spécimens d'Indiens qu'on présentait aux cours royales. Paris constituant le nec plus ultra, une sorte de triomphe des villes sur la sauvagerie du Far West. Nous avions aussi peur de Paris que de New York, pour les mêmes raisons; nous savions qu'Festival d'Automne à Paris 1997 - il pourrait y avoir des problèmes. Aucun ensemble, par exemple. Fin de la lignée, pour le moment, des compositeursermites. Comme c'est touchant. Appartient à toute une génération ayant eu une religion secrète. Immortalisée ensuite dans Music with Roots in the Aether(Festival d'Automne, 1976), mystère pour la télévision à propos des compositeurs dont la musique naît de sa seule exécution - solution à la situation désespérée ici, où il n'y a, pour répondre aux besoins réels, ni orchestres ni opéras ni centres de recherche, mais simplement un public loyal qui suit la musique partout où elle fait surface. Ironique que l'exposition finale de ce principe pour "Sonic Arts Union" ait Paris pour théâtre, alors qu'elle nous avait été refusée pendant une décennie. Aucun contact. Finalement, le Festival d'Automne. Finalement, la rencontre de la perfection de la pensée française et de l'imperfection de la religion américaine. Cas extrême d'exotisme pour les Français. Intraduisible pour les Américains. Fin de "Sonic Arts Union". Légende.

Centre Pompidou 1980. "La musique-vieille-fille du château accueille à bras ouverts la langue-fumant-cigare-et-ses-plans-grandioses pour le passé et l'avenir. Hip hip hip hourra ! Bon sang ! Nous pouvons avoir des gosses. Et ils parleront un mélange de poésie et de son sans solution de continuité." (Perfect Lives (Private Parts): épisode quatre, "Le bar"). Le principe de nuance vocale comme musique universelle amplifiée en des dimensions gigantesques. Dans Perfect Lives, il n'y a pas de mots ou de vocabulaire destinés au public anglophone, pour lesquels nous demanderions pardon aux Français ou quoi que ce soit. Même l'Amérique ne comprend pas les mots. Il n'y a que le son des mots. Et la possibilité manifeste dans ce mélange de voix et d'autres sons qu'en cela, cet appel, la raison pour laquelle nous continuons à le produire en dépit de l'absence des orchestres et des opéras, réside tout ce que nous pouvons, en quelque sorte, comprendre dans le son des mots. Normal que ce soit les Français qui comprennent mieux cela.

Traduit de l'américain par Philippe Mikriammos

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 255-256

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

Reset
Up
Down