Hamlet en morceaux

par Jean-Pierre Leonardini


Après Normale Sup il part sur les traces de Chéreau, avec L'Interventionde Victor Hugo. On s'aperçoit aussitôt que ce maigre jeune homme n'est pas n'importe qui. Il écrit Madame Hardie,à la Brecht; on le nomme codirecteur du Centre dramatique national de Toulouse. Il n'y reste pas longtemps. La subvention d'Etat à sa "Fabrique de Théâtre" est supprimée sous le prétexte qu'il ne remplit pas la salle. Il a pourtant créé là-bas un des plus frémissants spectacles des années soixante-dix; Parcours sensible 1905-1975.Il y passait déjà par Tchekhov. Après le Torquato Tassode Goethe (où il joue lui- ême le poète face au prince), La mort de Danton,de Büchner (où il fait saigner les murs), et La Danse Macabred'après Wedekind, c'est, à Nanterre, sous l'égide du Festival d'Automne 1978, La Mouette.

Il voit dans la pièce la structure du roman d'apprentissage. Sa mise en scène en administre les chapitres, en sauvegardant la suffocation émotionnelle propre au théâtre. Cela commence par des rideaux tombant des cintres, après les premiers mots du prologue, tirés d'Hamlet.Cela s'arrête sur le suicide de Trepliev en costume de Prince du Danemark. Bayen prouve que cet Hamletdu début du siècle ne peut plus être qu'en morceaux, et que chacun des personnages est, ou voudrait être, le héros de Shakespeare. L'insolite, dans le spectacle de ces consciences pantelantes, naît du jeu des acteurs, comme venu de loin. Sur la sensation de la durée théâtrale imitant celle de la vie, on a rarement assisté à quelque chose d'aussi troublant dans l'implicite.

Il monte ensuite Square Louis Jouvet,à Strasbourg, avec Louis-Charles Sirjacq. Ils y interrogent le mouvement qui déplace les lignes et le sens sur l'aire théâtrale. A Bobigny, en mars 1981, avec Les Fiancés de la banlieue ouest,Bayen s'expose une fois de plus, dans la peau tendre d'un intellectuel qui choisit de mettre le nez dans la sphère sociale, quitte à se le faire casser.

Au printemps 1982, dans la salle Gémier de Chaillot, c'est Schliemann,la pièce qu'il consacre à"l'inventeur" de la ville de Troie (joué par Vitez). Bayen, qui se veut"archéologue des sensibilités", pouvait-il éviter Schliemann, ce rêveur fou des vieilles pierres ?

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 139

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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