Malgré tout

par Tom Bishop


Le thème du besoin d 'exprimer lié à l'impossibilité d'exprimer partage, avec celui du désespoir de l'existence, le coeur de l'oeuvre de Beckett. A travers cette double thématique, il décrit depuis cinquante ans, avec une constance étonnante, l'angoisse de la condition humaine à travers des métaphores saisissantes qui sont précises, et en même temps capables d'une expansion universelle. Ces métaphores représentent l'homme de façon poignante au niveau littéral, tout en étant des images poétiques bouleversantes de notre destin. La puissance de ces images les rend inoubliables: les deux clochards de Godotdans leur attente, le cynisme féroce des agonisants de Fin de partie,le plus-vieux-que-vieux Molloy au lit, dans sa frénésie d'écriture, à la fin de son odyssée parodique; Winnie de Oh les beaux jourssouriant, chantonnant malgré la terre qui l'engloutit; la présence extraordinaire de la bouche isolée de Pas moi,parlant sans arrêt, incapable de dire sa vérité; la femme de Rockabyqui se berce dans sa chaise jusqu'à la mort, jusqu'à l'extinction de la voix. Voilà quelques-unes des images exceptionnelles que nous voyons reflétées dans le miroir que Beckett tend à la vie. Elles expriment toutes la difficulté d'être, de tolérer la dégradation de l'existence, mais elles symbolisent aussi la ténacité de l'individu, un attachement inexplicable, absurde, héroique à la vie, malgré tout.

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 158-159

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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