Un opérateur d'intensités

par Gilles Deleuze


Né en 1937, dans les Pouilles (Italie du Sud), Carmelo Bene a acquis depuis 1960 une situation exceptionnelle dans le théâtre. Et ses créations d'auteur-acteur concernent aussi bien le cinéma, la télévision, le disque. Quels que soient ses rapports avec le théâtre populaire italien, avec le"varietà", et aussi son attachement à des minorités ("l'ethnie"), son oeuvre est inséparable d'une intention universalisante, cosmopolite ou plutôt cosmologique. C'est une combinaison à la manière de Joyce, qui fait qu'on peut décrire CB aussi bien comme voyou italien que comme aristocrate mondial. Il se définit comme"opérateur", plus encore qu'auteur et acteur. C'est dire qu'il crée des images, et travaille sur les éléments fondamentaux de l'image: gestes, postures, mouvements, couleurs, lumières, voix et sons. Dans chaque oeuvre de CB, c'est un travail de mise en variation continue de tous les éléments de l'image, chacun pour soi et les uns par rapport aux autres. Art de vitesses et d'intensités, l'opération suscite chaque fois un "continuum" visuel et sonore, et construit une machinerie correspondante (du play-back au synthétiseur).

On suivra le développement de cet art de la variation (ou de la "partition") à travers les oeuvres théâtrales et cinématographiques de CB: notamment Hamlet (1961), Salomé(1962), Notre-Dame des Turcs(1966), Spectacle Maïakovski(1968), Don Juan(1970), S.A.D.E. (1974), Roméo et Juliette(1967). Ce sont ces deux dernières pièces, qui marquent un sommet, que CB présenta au Festival d'Automne de 1977, en même temps que le Centre de dramaturgie (José Guinot, Jean-Paul Manganaro) faisait connaître l'ensemble de l'oeuvre.

Depuis cette date, CB a poursuivi ses recherches théâtrales, notamment dans un admirable Richard III.Il semble maintenant mettre l'accent sur l'élément sonore et vocal de l'image, dans un rapport de plus en plus profond avec la musique, comme en témoigne leManfred de 1980, à la Scala de Milan. C'est un nouveau "sprechgesang", fait de toutes les variations de vitesse et d'intensité, de timbre et de ton. CB est un des créateurs les mieux préparés aujourd'hui aux nouvelles possibilités de l'audio-visuel; il dispose d'un champ d'invention qui fait de lui l'un des maîtres actuels de l'image.

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 113

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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