L'histrion scélérat

par Jean-Pierre Leonardini


Le théâtre peut-il encore provoquer le scandale ? Oui, s'il s'agit de Carmelo Bene. A l'affiche du Festival 1977, ses deux spectacles font l'effet d'un direct dans un ventre mou. Il y a quelques gargouillements à l'OpéraComique.

Dans la cervelle embrumée de Shakespeare, après un repas solitaire (les invités auraient posé un lapin) s'agitent des figures brandissant des fleurs de rhétorique. C'est l'idée génératrice de Roméo et Juliette (histoire de Shakespeare).La scène est une table supportant - nature morte - lacons, hanaps, vase de fleurs (treize roses rouges), un bougeoir... Le tout gigantesque. La couleur pourpre règne presque sans partage sur le décor. L'acteur, miniaturisé, est rendu à sa plus simple expression. Il n'a plus que la dimension d'un croûton de pain. On le sent manipulé par une volonté de puissance magnétique.

En pourpoint capitonné ou robe brodée, comme dans les plus tapageuses illustrations pour contes de fées, des marionnettes humaines virevoltent. Elles sont "parlées" en playback, sauf Mercutio, rôle tenu par Bene en personne. Il instaure à lui seul un état d'ébriété du théâtre, dans une rumination composite d'aveux crus, de dérision, de pathétique et de subterfuges. Son jeu à base de ruptures dynamiques, où les ficelles du métier le disputent à la plus âpre implication de soi (Bene, ensemble, "se mouille" et reprend ses billes) constitue le pivot d'une mise en scène objectivement géométrique. L'irritation, puis l'exultation, naissent du spectacle du théâtre en train de se détruire.

Autour de Bene, maintenant vautré, martelant du verbe dans un micro, les autres effectuent une danse tétanique, avant de se figer dans un sursaut. C'est qu'ils n'ont que sa parole pour jouir d'un semblant de vie.

Il y a en lui de l'enfant rageur qui tape du pied, en même temps qu'une préméditation systématique du chaos à entreprendre. Sitôt citées à comparaître, les formes (gestes hérités du music-hall populaire, "sound" hollywoodien, "bruitage" à l'instar des futuristes...) s'abolissent. Le texte proféré en langue italienne, bâti à chaux et à sable avec du Shakespeare volant en éclats, organise la visite cyniquement commentée de l'amour et ses forfaits (des crétins se passent virilement au fil de l'épée, Roméo et Juliette se lèchent comme des chiens).

Avec S.A.D.E. ou libertinage et décadence de la fanfare de la gendarmerie salentine (variété en deux aberrations),Carmelo Bene, contradicteur ès mythologies alternatives, s'avance encore plus loin sur la table rase. Il y a, dans la fosse, des musiciens vêtus de blanc. Le chef a l'air de Gino Cervi. Il tombe la veste au deuxième acte et dirige alors en maillot de corps. Sur le plateau, côté cour, une porte et une fenêtre sans mur. Au fond, un petit rideau blanc coulissant. Côté jardin un lit haut, le buste sur pied d'un mannequin de vitrine. Au milieu une petite table roulante. De part et d'autre, des portemanteaux où pendent des frusques. Il y a aussi des machines à écrire, à calculer, sur un bureau métallique, deux appareils à produire du son, comme dans les cabines d'enregistrement... Au total, un décor à la neutralité malveillante à force de banalité. Le tout semble tassé, au regard de la hauteur de la bouche de scène. Deux hommes là-dedans; l'un, le maître, dont la main dans la poche bouge frénétiquement. L'autre, le serviteur (Carmelo Bene) en proie à un frégolisme éhonté, ordonne une série de secousses spectaculaires, dans le but avoué d'amener à l'orgasme son patron. Ce dernier y parvient. Il s'écroule, à la fin, dans un éclaboussement astentatoire, quand le valet, travesti en carabinier (avec, dessous, un porte-jarretelles) fait mine de l'appréhender. Bene a le dernier mot: "Tu ne te donneras plus en spectacle." Entretemps, il a mis en scène, suivant la règle du "maître de foutraie" sadien, les fantasmes de l'autre, qui labourent le champ social du particulier au général. On a souvent souligné ce que Bene doit aux futuristes. C'est d'ailleurs en songeant à Maïakovski - auquel il a consacré une émission à la télévision italienne - que nous évoquerons "une gifle au goût public". Franco Quadri a cette formule juste:"Carmelo Bene est un Maïakovski orphelin de la révolution."

L'inceste, le putanat, le dénuement d'un pauvre de mélodrame, la lecture de Sade à haute voix, les revendications salariales de l'orchestre et les slogans ouvriers n'avaient donc pu inciter le libertin à conclure. L'épouvante gît dans cet empêchement majeur, qui devient prétexte à un rire hypernerveux.

Bene nous convie à un festin de théâtre et casse les assiettes; une orgie blanche. S.A.D.E.est une suite de chocs en retour, produits par une avalanche de matériaux antagonistes Les formes spectaculaires recrachées apparaissent irrémédiablement gâtées. La fanfare moud de La Dame de Pique oude La Traviata;le miséreux est savamment déguenillé par son "régisseur" naturaliste Bene, campé devant le rideau rouge, maquillé en meneur de revue, l'air gouape, balance des "songs" pervertis. Puntila et Matti au temps des"machines désirantes".

Devant cette salle d'ennui et de velours rouge, une telle volonté, arc-boutée, de saccage, revient à dissiper sans merci la "société du spectacle". Bene jette là-dedans, cul par-dessus tête, tout un patrimoine d'angoisses. Intrépide face au ridicule, il retourne l'arme contre lui; le masque, sardonique, grimace, la voix malmène à plaisir les tessitures.

Une séquence particulièrement gonflée amène le public au bord du tollé. Des féministes (primaires ?) sifflent entre leurs doigts au vu du concept de "femme-objet" prenant corps (l'actrice est faite bureau, cendrier, téléphone, sonnette...).

Usant de méthodes plébéiennes, Bene porte le fer dans le fondement du théâtre. S.A.D.E.s'ouvre sur l'évocation de Maldoror, quand celui-ci s'adresse, d'égal à égal, à un cheveu. Façon de dire, à l'infiniment petit: "Quand je serai grand." L'humeur puérile imprévisible n'est-elle pas au commencement de l'homme à venir ?" Je cherche l'homme" dit par ailleurs Carmelo Bene "je voudrais tant m'occuper de l'homme. Excusez-moi, mais je dois être franc: de ma vie je n'ai jamais rencontré un homme..."

Rejeton excédé de l'époque d'écroulement des balivernes, il arbore les stigmates de l'histrion scélérat.

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 111-112

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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