Le calcul et la grâce

par Marcelle Michel


On l'imagine peinte par Picasso, à la façon cubiste, saisie à la fois de profil et de face, disloquée et recomposée, avec un grand oeil noir au milieu du visage, un nez de totem nègre, des membres fleuris de doigts qui n'en finissent pas d'interroger les alentours.

Le seul nom de Trisha Brown évoque des notions précises: l'intelligence, l'expérimentation, la curiosité, la blancheur, un parfum de menthe. Rien de courbe, ou d'ambigu, chez cette grande fille brune, sportive et rieuse, animée d'un mouvement perpétuel qui la pousse - même au repos - à bouger bras, nuque, cou, jambe ou pied, comme pour s'assurer qu'elle n'a rien perdu de sa souplesse et de son acuité tactile.

Elle fait partie de ces arpenteurs qui, dans les années soixante, ont entrepris une investigation radicale de l'espace américain, espace vierge, indéterminé, qu'ils ont sillonné, quadrillé, de leurs traces éphémères et pourtant indélébiles.

"Je bouge donc je suis", pourrait-elle dire. Bouger, certes, mais pas n'importe comment. Sa conquête s'appuie sur un esprit logico-mathématique, une manière de se placer hors situation, d'employer un langage qui relève plus du calcul que de l'écriture. Pour elle, le corps du danseur, c'est l'inconnue, X, apte à se soumettre à toutes les combinaisons: addition, soustraction, multiplication, répétition, accumulation, mise en équation, projection en trois dimensions, le tout débouchant sur une véritable géométrie dans l'espace.

Diplômée de l'université de Mills, elle fonde en 1956 le département de chorégraphie à Reed College: "J'y suis restée deux ans, mais en quelques mois j'avais déjà passé en revue les méthodes d'enseignement traditionnel de la danse." Elle commence à expérimenter ce qu'elle appelle l'improvisation structurée, "parce qu'elle vous situe dans l'espace avec son volume".

Elle vient très vite à New York, travaille avec Simone Forti et Robert Dunn, qui applique les principes de Cage dans ses cours de composition. Dès lors, elle se sent capable de concrétiser les idées qui lui viennent en tête, et de les pousser à la limite de l'acceptable pour le public. Les essais se succèdent: Accumulation;somme de mouvements partant du poignet et enclenchant, par répétition, le mécanisme du corps tout entier; Line up,travail sur la ligne, élaboration de structures répétitives et changements de directions ou de rythmes entraînant des ruptures d'énergie. Avec Planes,elle inaugure les "danses d'équipement" où elle défie la pesanteur et la verticalité. Solo,commencé par une rotation de la main, pouce en l'air, s'enrichit de gestes complexes, mêlés d'un discours sur la danse et du récit de la mort de son père. Glacial Decoyest une sorte de mise en corps des images gelées de Rauschenberg. Le plus passionnant est sans doute Locus, oùchaque danseuse, se déplaçant dans son propre espace pensé comme un cube, donne à voir un volume imaginaire.

Les apparitions de Trisha Brown sont trop rares en France, où l'on préfère afficher des compagnies plus sophistiquées. Et pourtant l'on trouve chez elle l'esprit de finesse, l'humour, et une jubilation interne dans l'exécution, très stimulante pour le spectateur, et nullement abstraite.

"La danse et sa structure étaient visibles et ultra-simples, dit-elle à propos d'Accumulation,aucun mouvement n'avait de sens audelà de lui-même; et je ne m'étais jamais sentie plus vivante, plus expressive et plus révélée sur scène."

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 173

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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