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De 1942 à 1982 par David Vaughan La collaboration fameuse entre Cunningham et Cage date donc de là. Ils s'étaient connus quatre ans auparavant à Seattle, à la Cornish School. Cunningham y étudiait, tandis que Cage, engagé par Bonnie Bird, enseignait la danse moderne et tenait le rôle d'accompagnateur et de compositeur pour l'école de danse. Cunningham quitta Cornish l'été 1939 afin de se rendre à New York, invité par Martha Graham, dans la compagnie de qui il devait être premier danseur jusqu'en 1945. Il n'en continua pas moins de travailler pour son compte et donna en 1944 une représentation constituée de six solos, tous avec une musique de Cage. Bon nombre de ces premiers solos, comme Roots of an Unfocus,avaient un contenu psychologique ou dramatique, mais Cunningham s'intéressa de plus en plus au mouvement pour lui- même. Cage et lui allaient vers des rapports entre danse et musique moins contraignants que ceux qui prévalaient alors dans la danse moderne. Ils prirent comme base une structure rythmique commune, à l'intérieur de laquelle ils poursuivirent un trajet autonome, en conservant certains points de contact. En 1947, ils reçurent une importante commande de Lincoln Kirstein: la création d'une oeuvre originale, The Seasons,pour la Ballet Society, précurseur du New York City Ballet. Cunningham, qui avait étudié à la School of American Ballet, avait certainement été influencé par Balanchine et son exploration des possibilités du mouvement. Il travailla avec des membres de la compagnie de Balanchine (Tanaquil Le Clercq et Gisella Caccialanza) et composa un ballet très marqué par son style personnel, dans lequel il traitait la succession cyclique des saisons. Le décor était d'Isamu Noguchi, sculpteur américano-japonais qui avait travaillé pour Martha Graham. Cunningham et Cage effectuèrent plusieurs tournées à travers les Etats-Unis au cours des années quarante, se déplaçant dans un bus et se produisant souvent dans des conditions difficiles. Ils durent parfois affronter des salles hostiles. Ces tournées leur permirent cependant de constituer un public pour leur nouveau style de danse. En 1949, ils firent leur première tournée à l'étranger, à Paris, où Cunningham donna des cours et organisa des concerts avec Tanaquil Le Clercq et une autre danseuse de la Ballet Society, Betty Nichols. A la même époque, Cunningham et Cage s'intéressèrent aux philosophies de l'Extrême-Orient, le bouddhisme zen en particulier, qui exerça sur l'un et l'autre une influence profonde. Dans le cas de Cunningham, cela se fit particulièrement sentir dans son utilisation de l'espace. Au lieu de la disposition scénique classique, où les danseurs principaux se trouvent au centre, les solistes secondaires et le corps de ballet les soutenant en partant d'eux ou en leur donnant un arrière-plan, chaque danseur est, chez Cunningham, son propre centre. La conception d'un tel décentrement repose, implicitement, sur la croyance bouddhique selon laquelle chaque créature est le bouddha. "Tout succède à n'importe quoi" dans l'art de Cunningham. Il a rejeté la conception traditionnelle d'une structure où les événements amènent progressivement un point culminant, ou même la conception fondamentale d'une succession logique d'une chose à l'autre. Cette manière d'aborder les structures de la danse devait trouver sa conclusion logique dans l'emploi de processus aléatoires, que Cage fit entrer dans sa composition musicale au début des années cinquante. Cunningham ne tarda pas à adopter ces méthodes pour la danse (les utilisant pour la première fois dans Sixteen Dances for Soloist and Company of Three,1951), non seulement pour déterminer l'ordre des figures, mais pour, dans un quatuor, fixer la composition des mouvements. A l'instar de Cage en musique, il dressa des tableaux permettant de déterminer la direction, la vitesse et la fréquence de répétition en jetant au hasard des pièces de monnaie. Par la suite, il prit l'habitude de recourir à de telles méthodes pour composer des pas. L'année suivante, en 1952, Cunningham se vit commander la chorégraphie de deux oeuvres pour un festival de musique contemporaine à l'université Brandeis, dans le Massachusetts: Les Noces,de Stravinsky (chorégraphie classique) et Symphonie pour un homme seulde Pierre Schaeffer et Pierre Henry (première oeuvre de musique concrète jamais jouée aux Etats-Unis). Cunningham s'étant aperçu qu'il serait impossible aux danseurs de compter en suivant la musique, comme à l'ordinaire, il décida purement et simplement de composer deux ballets d'une durée égale à celle de la musique (qui devait être jouée deux fois). De plus, étant obligé de faire danser ensemble des étudiants ayant peu de pratique et des danseurs qui travaillaient avec lui à New York, il décida que les tableaux selon lesquels la chorégraphie serait composée en suivant les méthodes aléatoires comporteraient non seulement des mouvements créés par lui, mais aussi des pas de danses populaires (valse, jitterbug...) et même des gestes et mouvements de la vie quotidienne. Ces décisions furent cruciales pour le travail de Cunningham, mais aussi pour l'évolution de l'esthétique "post-moderne". A partir de ce moment, les principes selon lesquels danse et musique doivent être complètement indépendantes, ainsi que l'idée que tout mouvement peut entrer dans un pas de danse devinrent fondamentaux dans sa chorégraphie. L'été de la même année, Cunningham et Cage furent invités à donner des cours au Black Mountain College, l'école artistique libérale et progressiste de Caroline du Nord, où Robert Rauschenberg enseignait déjà. Cunningham et Cage étaient amis des peintres de l'école expressionniste abstraite de New York et, dans une certaine mesure, l'emploi de l'espace par Cunningham offrait des analogies avec celui d'un peintre comme Jackson Pollock, dont on peut dire que les toiles représentent un segment arbitraire d'un espace théoriquement infini, quoique le sujet de cette peinture demeure l'artiste et ses souffrances héroïques. C'était précisément là l'élément que Cunningham, Cage et Rauschenberg voulaient éliminer de leur propre pratique. Comme Marcel Duchamp, ils souhaitaient produire un travail ne reflétant pas leurs sentiments personnels, et même se libérer, grâce à l'emploi du hasard, des limites de leur imagination propre. Le point culminant fut une création non structurée de Cage, au cours de laquelle il lut une conférence pendant que Cunningham dansait, que Rauschenberg passait des diapositives de ses tableaux, que David Tudor jouait du piano, et que M. C. Richards et Charles Olson lisaient leurs poèmes. On tient généralement cette soirée pour le prototype des "happenings" des années soixante. Elle plaça Cage et Cunningham à la tête de l'avant-garde en matière de musique et de danse, leur influence s'étendant à la peinture et au théâtre. Ils revinrent à Black Mountain l'été d'après. Cunningham amena avec lui un groupe de danseurs. Ils répétèrent leur répertoire, qui fut présenté à la fin de l'été, puis à New York l'hiver suivant. Ce groupe, la Merce Cunningham Dance Company originale, comprenait Carolyn Brown, Viola Farber, Remy Charlip et Paul Taylor, qui devinrent tous des chorégraphes indépendants, de même que de nombreux autres membres de la compagnie au cours des années à venir. Robert Rauschenberg devint en 1954 le décorateur attitré de la compagnie, qui effectua de fréquentes tournées aux Etats- Unis avant de s'embarquer, en 1964, pour une tournée mondiale qui dura six mois. Les premières représentations eurent lieu à Strasbourg et à Paris (Théâtre de l'Est Parisien). La reconnaissance critique qu'ils reçurent à Paris et Londres influa sur la réputation de Cunningham aux Etats-Unis, où son travail n'était pas considéré jusqu'alors comme important ou même sérieux. Rauschenberg se sépara de la compagnie à la fin de la tournée. Après un bref inter-règne Jasper Johns fut nommé conseiller artistique. Il réalisa les décors de plusieurs oeuvres et dirigea l'adaptation du Grand verrede Marcel Duchamp pour le décor de Walkaround Time.Il choisit en outre les artistes chargés du décor d'autres oeuvres; parmi eux Frank Stella, Andy Warhol, Robert Morris et Bruce Nauman. En 1973, Cunningham, Cage et Johns créèrent pour le Festival d'Automne à Paris une oeuvre durant une soirée, Un jour ou deux,pour le ballet de l'Opéra de Paris. Johns était assisté par le jeune peintre britannique Mark Lancaster, qui lui succéda comme conseiller artistique et qui signa le décor de nombreux ballets récents de Cunningham. Depuis 1964, la Cunningham Dance Company s'est produite en France presque un an sur deux. Son influence sur la danse contemporaine en France et en Grande- Bretagne est à présent quasiment aussi grande qu'aux Etats-Unis. La zone expérimentale où Cunningham s'est le plus récemment investi est la danse pour la caméra. Il a collaboré avec le cinéaste Charles Atlas, pour qui il a créé plusieurs oeuvres destinées à la vidéo et au film. Il y explore les limites et les possibilités spatiales de l'écran bidimensionnel. A l'inverse du processus habituel, qui veut qu'on adapte les ballets existants à la télévision, Fractions, Localeet Channels/Insertsont tous été révisés pour une présentation scénique. Cunningham ne s'est jamais lassé dans sa quête de nouvelles voies pour la danse et pour que le public la regarde autrement. Son oeuvre n'est plus considérée comme futile ou insignifiante. On la place désormais dans l'axe de l'histoire de la danse, dont il a contribué à modifier le cours. Traduit de l'américain par Philippe Mikriammos
Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982" |