Une voie de la connaissance

par Jean-Pierre Leonardini


Il est du petit nombre qui ne regarde pas l'Orient comme étant encore la route des épices (en témoigne son étude pénétrante, qu'on lira plus loin). Tout en intégrant l'acquis pratique et théorique du sérialisme intégral, Jean-Claude Eloy s'est attaché à un véritable métissage des musiques. Son oeuvre prend figure d'un entretien ininterrompu entre l'ailleurs et l'hier, l'ici et l'aujourd'hui. Dans Shânti,par exemple, au programme du Festival en 1974, les sons et les textes en jeu procèdent d'une véritable jouissance dialectique, elle-même engendrant une durée autonome où les révélations abondent pour qui veut entendre. Dans Shânti,Mao Tsé Toung et Shri Aurobindo se télescopent, le "son de méditation" succède au cri, le tout fondu dans une même vaste respiration. "Shânti -dit Eloy - c'est tout un tissu d'éléments qui s'entrecroisent, s'opposent et se complètent en évoluant du son le plus "abstrait" jusqu'au matériel "brut" réaliste. Mais c'est aussi l'hypothèse d'un son jamais entendu. S'identifier au son, se perdre en lui. Intégrer dans ce son toutes les forces implosives de la conscience, en ne faisant qu'un avec sa pulsation multiple, intérieure et sereine. "0n ne s'étonnera pas que dans une lettre à l'auteur de shânti -pari prométhéen par le truchement de l'électronique - Karlheinz Stockhausen ait recommandé, quant à la diffusion en public: "Il faut fermer les yeux et écouter... A mon avis, dans cette oeuvre-là, les yeux n'ont besoin de rien." Quoi de plus juste ? Ici le rêveur éveillé doit s'ouvrir, par l'ouïe, au tumulte d'un combat sans merci contre l'entropie sonore à l'échelle du monde.

Gaku no Michi(les voies de la musique), avec sons électroniques et concrets, constitue une autre expérience au-delà du concert. Elle a lieu le 11 janvier 1979, salle Wagram, en collaboration avec le Festival d'Automne. L'oeuvre se compose de quatre parties. La première, "Tokyo", prend sa source dans les bruits de la ville, sons quotidiens hissés, en spirale, du concret à l'abstrait. "Fushiki-e" fait appel à des matériaux en majorité abstraits (électroniquement produits dès leur origine) incorporant, à la limite de l'identification, des éléments du Gagaku, du Nô, des chants religieux Shomyo... Cela s'arrête sur un "son d'immobilisation", comme un "immense point d'orgue". Le troisième mouvement, "Banbutsu-no-ryudo" manipule des sons concrets - discours politiques, chant nationaliste des pilotes de combat, annonces commerciales de télévision, bambou creux frappant une pierre - de telle sorte qu'ils changent de sens ("les discours politiques violents deviennent insectes dans la nature"). "Kaiso", enfin, condense le souvenir des trois mouvements et s'achève en un "lamento". L'hymne national japonais, filtré, embrumé, referme l'oeuvre.

Gaku-no-Michi,en quatre heures, suggère (n'impose pas) une invitation au "voyage" philosophique sur une construction sonore sans fin dérivée qui engage l'auditeur, dans ses fibres mêmes, sur ce qu'il faut bien nommer une voie de la connaissance.

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 247

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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