Sens maudit

par Jean-Pierre Leonardini


L'exclusivité de l'univers de Richard Foreman éclate à l'oeil le plus prévenu. Le fameux "ça ne ressemble à rien de connu" vient aux lèvres dès 1973. Le Festival d'Automne affiche Classical Therapy or a Week Under the Influence.Le titre français: Une semaine sous l'influence de/ou thérapie classiqueest pataud. L'idée juste était à trouver du côté littéral, plus tard popularisé par le film de Cassavetes, Une femme sous influence.

Ce n'est pas sans défiance qu'on découvre le théâtre de cet arpenteur de l'espace mental: ficelles apparentes et sécantes; sonneries quasi pavloviennes; corps en posture scabreuse, entravés, en proie aux objets; portes n'ouvrant sur rien; livres voyageurs comme mis à sécher sur des cordes à linge...

En 1976, le Festival récidive, en présentant aux Bouffes-du-Nord Le livre des splendeurs.En 1981, une coproduction (Théâtre de Gennevilliers, Festival d'Automne, Théâtre National de Strasbourg, École Supérieure d'Art Dramatique de Strasbourg et Ontologica Hysteric Theatre) donne le jour à Café Amérique.En 1982, c'est à Gennevilliers Docteur Faust ou la fête électrique.On n'aura donc vu en France que quatre spectacles de Foreman alors qu'il est l'auteur de quelque quarante pièces, en ayant réalisé lui-même une vingtaine. Pour la seule année 1981, outre Café Amériqueil a mis en scène chez Joe Papp, à New York (pour lequel il avait créé Penguin Touquetla saison précédente) trois pièces (de lui et d'autres). C'est dire sa puissance de travail prolifique. Café Amériqueest terriblement excitant pour l'esprit, à cause même de l'irritation qu'il provoque. On retrouve là-dedans le halètement propre à Foreman. Le lampes au bout de leur fil se mettent à danser. Le bric-à-brac de l'inconscient est soldé à tour de bras (bébés en celluloïd passés au four, ours rigolos en état d'érection...) dans un décor de damier.

Il y a une "patiente" en proie à ses délires et un psychiatre (plutôt que psychanalyste) auquel elle résiste. Autour d'eux des figures subsidiaires interlopes (marmitons insolents, flics complexés, jeunes filles qui se déhanchent...).

Paradoxalement, l'irritation naît du caractère trop rectiligne de la répétition. On n'ignore certes pas que le névrosé est contraint à la scansion des traumatismes initiaux, mais au théâtre c'est dans la variante que gît le plaisir.

Café Amériquen'est pas l'objet totalement énigmatique auquel on s'attendait. Le "sens" - dont Foreman sait pertinemment la décharge inéluctable et qu'il s'emploie à différer - revient au galop, comme "le naturel", au lieu qu'ici il devait s'agir de passer du "culturel", ("l'immaturité américaine, le sevrage, la nourriture..." dit-il) au crible, à l'aide de médiations plus complexes que ces rapports, relativements convenus, autour d'un divan. On sera tenté de dire, n'était la verdeur de l'image, qu'il y a dans Café Amériqueéjaculation précoce du sens.

Autrement plus fertiles comme charades théâtrales sur l'inconscient furent les spectacles plus haut cités, ainsi que Luogo Bersaglio(Rome 1980), lesquels fonctionnaient à plein sur le mode de" l'hallucination niée", qui est l'imagination selon Freud.

Tout l'art de Foreman consiste à organiser la frustration de la conscience spectatrice ("voyeuse" conviendrait mieux). Les stridences, les voix "off" sur bande magnétique, l'aperçu furtif sur la pose suggestive des corps, la population mercenaire qui cerne le plus souvent l'actrice Kate Manheim, les roulements d'yeux dans leurs orbites, bref l'étrangeté maniaque qui gère la dégaine syncopée de ses spectacles n'a d'autre visée que de barrer l'hypnose après l'avoir fait miroiter. Foreman contraint sans fin le spectateur à ne pas abdiquer sa volonté. Il reste brechtien, à cela près qu'il ne dialectise que l'espace du dedans. Chez lui tout commence et finit par du mental.

"Je pars toujours d'un texte (...). Composer une pièce, c'est pour moi une expérience qui est d'abord de l'ordre de la pensée, de l'écriture." Ainsi pour lui le texte a fonction d'embrayage, selon la méthode traditionnelle. D'ailleurs, en ses débuts, il admirait Giraudoux. Mais le texte de Foreman ne coule pas. Il révèle un monde saisi par piqûres et hachures, en un perpétuel suspens de signification, où la répétition automatique des paroles (écholalie), loin de fournir des repères, témoigne d'un état confusionnel. C'est donc avec une formidable lucidité que Foreman administre son inconscient. Il prémédite l'aléa, l'absurde, l'imprévisible. Car il ne s'agit que de lui. Il est, de son théâtre, le sujet et l'objet. On a remarqué sa ressemblance avec Flaubert, en modèle réduit. Il pourrait s'exclamer: "Rhoda c'est moi !"

Rhoda, c'est le nom du rôle le plus fréquent de Kate Manheim, protagoniste d'au moins quinze pièces de Foreman et vedette de son film Strong Medicine(1981). Il y a du My Fair Ladydans leur histoire. Ce serait Pygmalion et Galatée chez Jonas Mekas. C'est là qu'ils se rencontrent, en 1971. Foreman la fait jouer dans Hotel China.En 1973, elle interprète Rhoda pour la première fois. Elle décide alors que le personnage ne la quittera plus. Elle passe de l'aveugle soumission à l'autorité à un affranchissement graduel qui - loin de contrecarrer le projet de Foreman - l'augmente en intensité. On peut dater cette amorce de révolte de la créature de Rhoda in Potatoland(1976). Dans Le livre des splendeurs, oùKateR hoda est montrée nue, habillée, demi-vêtue, de face, de profil, en long, en large et en travers, le blason du corps féminin atteint son comble. Mais elle se prête aux caprices sans se donner. L'actrice réussit l'exploit de s'exhiber en restant voyageuse d'elle-même. Rien de plus distant que ce corps-machine, piloté à distance, surmonté d'un visage - beau masque de chair - où le regard émeut violemment. Kate Manheim dit s'être inspirée des mouvements d'yeux de Nicolaï Tcherkassov dans Ivan le Terribled'Eisenstein. Il apparaît ici que la créature supporte l'expérience du ravissement; la contrainte menant au bord de l'extase. Kate-Rhoda, à l'impossible nue et tenue. "Je suis - dit-elle -une masochiste consciente, non pas organisée. Il y a quelque chose, dans ma manière de jouer, que je vois comme un exercice de mort, ou peut-être j'apprends à mourir par la souffrance physique qui se produit en scène. La mort est ma pire crainte. Ma façon d'y faire face, c'est d'être masochiste sur scène."

On doit de la gratitude à Kate Manheim. Elle ne ressemble qu'à elle-même. Elle offre de l'hystérie, cette "maladie de la simulation" (Freud) une figuration poignante et ironique. N'est-elle pas, du théâtre de Foreman, l'instigatrice absolue ?

Dans la lutte des contraires qui sous-tend la dramaturgie de Foreman il y a, décidément, quelque chose de zen, pas seulement dans l'opposition inextricable des principes masculins et féminins. Il y aurait zen, en l'occurrence, en tant que l'esprit apparaît libéré des conventions, affichant l'indifférence au besoin malsain de se justifier. Certes, Rhoda, par exemple, ne cesse de gratter des plaies de conscience imaginaires et la Loi, sous l'espèce du livre, n'arrête pas de circuler. Mais Rhoda n'est-elle pas, justement, manipulée à répétition à seule fin de désigner l'inanité de toute faute, donc l'incongruité de sa révolte ?

La scène de Foreman est l'endroit d'une érotique de la pensée. L'idée y dilate l'espace par le biais d'une chorégraphie. Il n'y a pas de centre. Tout se joue de l'autre côté.

Personne n'est plus disert que lui sur sa pratique. En cela il tranche sur l'habituel laconisme américain. Il avoue d'ailleurs ne pas aimer l'Amérique. Ce "crâne d'oeuf" (comme on nomme familièrement là-bas l'intellectuel) a réponse à tout, mais son théâtre s'avance sous la forme d'une immense question.

Avec lui la notion d'"avant-garde" perd son acception diffuse. Son entreprise de rupture s'échafaude sur de fermes connaissances philosophiques. Sa culture "européenne" l'autorise a parfaitement "lire" Molière ou Brecht, dont il a respectivement mis en scène Dom Juanet L'Opéra de Quat'sous.Féru de physique atomique (il a écrit une pièce intitulée Théorie des particules)il fait valser des états infinitésimaux de conscience. A cause de lui le spectateur est soumis à un mitraillage corpusculaire inouï. Il part de la Nature pour y revenir. Il n'a cure de produire des objets d'art. Il accumule des empreintes de blessures symboliques. Avec lui l'abstrait recouvre sa joyeuse dignité de concret pensé.

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 31-35

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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