Aiguiseur de contradictions

par Jean-Pierre Leonardini


On connaît le grand reporter, le cinéaste (L'enclos, El otro Cristobal),l'auteur de spectacles épiques (l'interdiction de sa Passion du général Francosouleva un tollé); n'oublions pas l'agitateur. On peut dire que partout où il passe l'herbe ne repousse pas droit. Il s'y emploie de toute sa force. L'énergie de Gatti, ses élans à l'emporte-pièce, son sens de l'utopie fraternelle le rendent unique.

A l'invitation du Festival d'Automne, en 1975, il campe durant deux mois, avec sa "tribu", au C.E.S. Jean Lurçat de Ris-Orangis (Essonne). Gatti, en accord avec Charles Fontenat, principal de l'établissement (que des tentatives d'intimidation de l'Education Nationale n'ébranlent pas) investit les lieux et, pour un temps, change le cours des choses. Il jette son idée, afin que tous, élèves et profes seurs, s'en emparent, la pétrissant à leur guise.

Le 17 mai 1974, à Los Angeles, la police donne l'assaut à un immeuble où sont planqués plusieurs membres de "l'armée symbionèse de libération", ce groupe mystico terroriste qui enleva Patricia Hearst, et dont elle devint une militante résolue. On retire des décombres six corps calcinés et la carcasse d'un chat siamois. Gatti part de là: "Quelles sont les pensées qui peuvent habiter la tête d'un chat qui accepte tranquillement de mourir dans l'incendie d'une maison assiégée, filmé en direct par les caméras de la Columbia Broadcasting System ?"

Déjà, dans les années soixante - n'ayant pas encore tourné le dos à l'institution théâtrale - Gatti avait conté l'odyssée d'un félin malin dans Le Voyage du grand Tchou.Des chats, d'ailleurs, il en passe souvent dans ce qu'il écrit. Lui-même, en rêve, doit s'imaginer de la race de ces batailleurs mouchetés, aux oreilles froissées par la dent dure du monde.

A Ris-Orangis le grand Tchou prend donc les armes, celles de la critique du moins. De nombreux enfants bondissent sur le thème du "chat guerillero". Certains enseignants leur prêtent main-forte. Des ateliers de dessin, de modelage, de sérigraphie se créent. Les murs gris de l'école se couvrent de "dazibaos" et d'affiches-manifestes. Pour l'un, le chat s'attaque au père, pour l'autre à la société. Bref, chacun dans l'animal fabuleux (au sens premier du mot - qui a trait à la fable - puisque les enfants ne conçoivent pas moins de vingt scénarios...) projette besoins, espoirs et désirs.

Dans la cour intérieure au milieu de l'école, on dresse une sorte de totem géant (quinze mètres de haut, ou plus ?). Le squelette est de métal. Le corps est fait de lanières, en tissus de toutes les couleurs. Les jours de vent, la bête symbolique a le poil hérissé. Ça chuinte. Ça miaule presque. Il y a, ailleurs, quatre autres chats métalliques de moindre envergure.

On ne s'étonne pas que les quarante-neuf élèves de la "section d'éducation spécialisée" (S.E.S.), officiellement considérés comme "déficients intellectuels, débilisés par le milieu socio-culturel", se lancent à corps perdu dans l'aventure. Ce sont eux, devant les machines où ils apprennent le travail du fer, qui fournissent le plus gros ouvrage.

Le C.E.S. vit pratiquement, pendant deux mois, à l'heure Gatti. Cela ne va pas sans grincements. C'est que chacun a ses propres chats à fouetter. Les parents ne sont pas en reste, à qui parviennent les échos, par force contradictoires, de l'expérience.

On peut enfin juger sur pièces de l'effervescence productive suscitée par le "chat guerillero". Il y a un défilé de rue, un cortège joyeux qui irrigue la ville. En une semaine, vingt-huit spectacles sont présentés à la Maison des jeunes, dont un par les professeurs. Quant à Gatti, l'allumeur de mèches, il propose le sien, intitulé Le joint,avec son équipe, dans la cantine de l'école.

Le public se met à table sur les huit colonnes d'une page de quotidien grand format. Les acteurs, dans l'uniforme noir de l'anarchie, portant au visage un loup frappé de caractères d'imprimerie, jouent à la révolte des articles. Cela va du plaidoyer pro domoau pugilat verbal."L'armée symbionèse de libération" met tout le monde au pas. Deux journalistes en chair et en os, l'un de Paris- Match,l'autre de Libé,se renvoient la balle de gauche à droite. Des lecteurs à lunettes (venus de l'université de Vincennes) font le choeur. Marx, Lénine, Mao, Camilo Torres sont pêle-mêle cités à comparaître, en un procès sans verdict ni appel. Sont-ils là comme figures tutélaires "variantes quasi aphones de Saint-Jean-Bouche d'Or" que Gatti convoquerait en faisant tourner les tables ? Mais celles-ci demeurent immobiles, à quatre pattes. De fait, Gatti s'ennuie par ici. Il poursuit sa quête de beaux gestes révolutionnaires exotiques.

Son discours par endroits jette des éclairs. Mais le coeur n'y est plus. Gatti s'errploie à ranimer la flamme de mai 1968. Mais le dragon, en panne de sens, ne peut plus que se mordre la queue. Du moins "La tribu" se livre-t-elle à l'ethnographie sincère de ses doutes. Et Gatti reste un grand aiguiseur de contradictions sur le tas. A chaud.

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 79-80

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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