L'homme sans théories

par Gilles Aillaud


J'ai rencontré Klaus Michael Grüber en Italie, lorsqu'il travaillait avec Strehler. C'était à Milan chez Eduardo Arroyo. J'ai été associé à plusieurs de ses spectacles, le dernier en date étant Faust,créé à la Freie Voltsbühne de Berlin et présenté à l'Odéon lors du Festival d'Automne 1982. Bernard Pautrat, Grüber et moi-même avons établi le découpage en décembre 1981. Il s'agit du premier Faust.Nous en avons écarté d'emblée la plupart des personnages, gardant l'effectif indispensable pour qu'un Faustait lieu. Il y a donc Méphisto, Marguerite et Faust, Wagner le disciple n'ayant qu'une apparition sporadique.

L'acteur devient de plus en plus le mobile essentiel de Grüber. Ce Fausta donc été conçu autour de la figure de Bernhard Minetti; une sorte de récital. A travers lui Grüber entend magnifier les comédiens en général, réduire la toute-puissance du metteur en scène, en revenir au "capo comico", à l'acteur-régisseur de lui-même. J'écoutais Welles, il y a peu, tenir des propos semblables. Grüber a d'ailleurs une formation d'acteur. Je crois qu'il jouerait, si les représentations ne duraient pas plus de six jours. Au-delà il s'ennuierait.

Il n'était pas question de produire un décor. Il fallait installer l'acteur au milieu d'éléments, dotés d'une présence autonome, avec lesquels on ne peut pas jouer. Il y a donc le feu, tout au long du spectacle, ainsi qu'une boule de verre, une lentille emplie d'eau. Elle peut être tout ce que l'on veut mais elle s'impose d'abord comme réalité physique. On ne peut l'éclairer, elle irradie trop de reflets. Curieusement elle semble une goutte d'ombre.

Tout, ou presque, se passe à mi-chemin sur la scène béante. n'y a ce rideau de velours rouge, parcouru d'une cordelière rouge; le rideau traditionnel du théâtre, un épiderme, une grande robe de chambre...

Marguerite a seize ans. Face à Minetti, si lourd d'expérience, elle détient un peu la même fonction que la boule de verre; transparente, impavide, insaisissable en somme. n'y a danger permanent. On pense à Kleist, à l'histoire de l'homme armé d'un fleuret devant un ours. Grüber excelle à pousser l'autre dans ses retranchements, à le faire accoucher de lui-même. Même chose dans notre collaboration. Qui est dramaturge, qui a l'idée du décor ? On ne démêle plus le tien du mien. Ce dialogue âpre nous l'avons depuis les débuts. Jamais il ne vous freine. Au contraire il vous harcèle. C'est ainsi qu'il vous utilise. Il ne note jamais rien, se souvenant de tout. Il a horreur de l'ordre en général, ne se fiant qu'au sien, indéchiffrable aux autres. Stein a bien tenté de lui confier des tâches de direction. Il n'en veut pas, trop désinvolte et libre. Cela ne va pas l'empêcher de monter Hamlet à la Schaubühne.

Grüber n'a pas de théories. Je n'en ai pas non plus. Il cherche sans à priori, fort de son instinct. Il possède une sorte d'animalité toute puissante. Sa cohérence intime n'appartient qu'à lui.

(Propos recueillis)

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 107

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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