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En mal d'absolu par Jean-Pierre Leonardini La tribu théâtrale se divise aussitôt en deux camps pareillement fascinés. Le Théâtre Laboratoire de Wroclaw (Pologne) devient un lieu de pélerinage pour acteurs en mal d'absolu. D'autres (Roger Planchon en tête) réfutent le "gourou", décelant dans sa pratique une mainmise spirituelle suspecte. Aujourd'hui encore la cause n'est pas entendue. Grotowski demeure aussi énigmatique, suscitant des engouements effrénés et des répugnances tenaces. Il affirme les principes de sa méthode dans son livre Vers un théâtre pauvre.Le corps de l'acteur est désigné comme un champ de forces virtuelles à développer. Le souffle est primordial. L'entraînement s'effectue en silence, avec le maximum de concentration. Ryszard Cieslak est le prototype de l'acteur selon Grotowski; un athlète rompu à une espèce de souffrance plastique. En 1968, on peut voir Akropolisà" L'Epéed-e- Bois" mais pour Faustd'après Marlowe ou Les Aïeuxd'après Mickiewicz, c'est à Wroclaw qu'il faut aller. En 1973, le Festival d'Automne invite Grotowski, avec Apocalypsis cum figuris. Il fait froid dans la Sainte-Chapelle. Les vitraux bleus dans la nuit semblent découpés dans du givre. Nous sommes une centaine, assis en tailleur autour du plancher rectangulaire, à la lumière avare d'un projecteur au ras du sol. Il a fallu attendre plus d'une heure, en bas, pour être admis à pénétrer dans le Saint des Saints. Intrus ou initiés ? C'est toute l'ambiguïté du statut du spectateur chez Grotowski. Apocalypsis cum figurismet en oeuvre cinq hommes et une femme. Ils se dépensent sans compter. Ils ont nom Simon-Pierre, Judas, Lazare, Marie-Madeleine, Jean et l'Innocent. Ce dernier figure le souffre-douleur, le "pauvre d'esprit" qu'on bafoue. Parfois il se rebiffe. Il mime l'accouplement avec MarieMadeleine. Les voix sont gutturales, les corps font preuve de leur aptitude à passer du dynanisme déchaîné à l'abattement. Le texte, proféré en langue polonaise, reprend le discours du grand inquisiteur des Frères Karamazov,des vers du Cantique des cantiques,d'autres de T.S. Eliot ("rappelant l'écroulement de la foi, la mort des valeurs morales et l'échec de tous les efforts de l'homme") et un passage de Simone Weil. On psalmodie en latin. Des processions grotesques s'organisent. Elles se soldent en horions et cris rauques. L'opacité du protocole scénique ne masque pas - en dernière instance - une antienne philosophique éculée, du style "si le Christ revenait, ils lui feraient encore des misères". On sort un peu honteux, sur la pointe des pieds, avec le sentiment d'avoir assisté à la réalisation d'un épigone de Grotowski. Il n'en demeure pas moins que ce théâtre "lazaréen", comme issu des catacombes, nous paraît après coup consubstantiel à une conscience nationale. Les spasmes récents de l'Histoire polonaise en témoignent à l'envi. Grotowski, dans sa quêté mystique, à l'abri de ses lunettes sombres, a beaucoup voyagé (I'Inde, Haiti...) cherchant à forer toujours plus loin vers l'essence de l'être.
Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982" |