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La tête contre le mur par Jean-Pierre Leonardini La critique, dans l'ensemble, fait la fine bouche devant Faust-Salpêtrière.C'est Goethe, à l'évidence, qu'on repousse d'abord. Gounod ça fait plus propre. La cathédrale de verbe que constituent le premier et le second Faust - traités d'après les traductions de Nerval et Lichtenberger - demeure opaque à qui attend des petits coups d'épingle spirituels. L'orgueil et l'humilité mêlés de la mise en théâtre de Grüber heurtent le goût local. L'orgueil: Grüber et André Engel (co-mise en scène) n'éludent pas l'outrance du poème grandiose où la sensiblerie s'accouple à la pensée spinoziste, où le germanisme dresse un pont vers l'antiquité. L'humilité: rien d'excentrique dans le comportement des acteurs. Ils jouent comme sont les fous, sagement, attentifs à la distance intérieure. Au début ils sortent de la muraille, une valise à la main, dont ils extraient des objets. Faust reçoit l'éclat d'un projecteur dans l'oeil et c'est le récitatif sur l'aube. Auparavant, un sac laisse fuir du sable sur le sol. Des pérégrinations (mouvement faustien s'il en est) nous mènent dans les salles jouxtant la nef. La nuit de Walpurgis se tient dans une piscine. Faust et Méphisto se réveillent sur le plongeoir. Hélène, pieds nus, se lamente sur le carreau mauve. Plus tard Faust chausse des lunettes noires. Une lampe dans la nuit simule un sémaphore. Des pains, fichés sur des chaises, miment des oiseaux de mer. On doit aux peintres Eduardo Arroyo et Gilles Aillaud d'avoir semé l'itinéraire de balises pour l'imagination.
"Je considère cette mise en scène comme un tremplin pour sauter hors du théâtre" dit Klaus Michael Grüber. "0n ne peut prévoir les résultats subjectifs d'une telle expérience. Il n'est pas possible de la tenter et, ensuite, de continuer comme après n'importe quel spectacle"... Il tient parole et saute hors du théâtre, comme on verra plus loin. Grüber a été pendant cinq ans le collaborateur de Strehler au "Piccolo Teatro" de Milan, où il a mis en scène, en 1967, Le Procès de Jeanne d'Arc à Rouen(Brecht) et Off Limits(Adamov). Il a réglé des opéras: Wozzeckde Berg, Jules Césarde Haendel, à Brême, oeuvrant également à Zürich, Stuttgart, Francfort: L'Amant militaire(Goldoni), La Tempête(Shakespeare), Penthésilée(Kleist), La Dernière Bande(Beckett)... Rejoignant Stein à la Schaubühne il monte Histoires de la forêt viennoised'Horvath et Les Bacchantesd'Euripide. Des femmes noires sur fond blanc grattent la terre à la recherche d'un culte enfoui. Dyonisos est un athlète amoindri. La première partie, due à Stein, traitait des sources du théâtre et de leur gel inéluctable. C'est à Nanterre (Festival d'Automne 1976) que Grüber présente Lire Hölderlin(Empedokles, Hölderlin lesen). Le texte, désigné comme"drame", participe du poème comme grand chant. C'est une épopée mythologique dont l'acuité de vision, la nécessité et la profusion, les déchirements, les enfantements de monde, le rayonnement enfin se résolvent en une splendide cristallisation. Grüber, s'emparant d'Empédocle,oeuvre réputée injouable, la tire toute vive d'une mémoire allemande que les instances dominantes s'ingénièrent à anesthésier. Un verbe de haut voltage circule sur la scène. La langue d'Hölderlin à nos oreilles charrie des rochers et fait souffler des vents puissants. D'après la légende, Empédocle d'Agrigente, né quelque cinq cents ans avant notre ère, se jette dans l'Etna qui recrache ses sandales de bronze. Ce physicien, démocrate sourcilleux, refuse la royauté et les cortèges d'honneur. Hölderlin fait sienne cette haute figure. Héros, ermite, mage, son Empédocle exhale une ample méditation inspirée, au terme de laquelle s'annonce l'accord de l'homme avec sa propre souffrance, son acquiescement même à la mort et au mouvement qui l'y précipite. Au sommet de l'Etna, dans un amas de pierres, un alpiniste emmitouflé se réveille fourbu. A sa main un petit drapeau français. Il ne quitte pas cette allégorie de papier qui en son temps signifie le bouleversement absolu. L'année même où en France les Parisiens misérables crient dans la rue "Du pain et la Constitution de 93", Hölderlin met ces mots dans la bouche d'Empédocle: "Sans la liberté tout est mort." Il dit aussi: "J'aime la génération des siècles à venir... Nos petits-enfants seront meilleurs que nous, la liberté viendra un jour, et la vertu éclora mieux sous la lumière sainte et réchauffante de la liberté que dans la zone glaciale du despotisme." On jurerait du Saint-Just. Au mur du fond, d'innombrables lampes de couleur dessinent les espaces célestes (L'éther,suivant la terminologie incandescente). Empédocle (Bruno Ganz) dialogue avec Pausanias, le disciple, auquel l'unissent ces liens de père à fils que Mallarmé a mis au rang de l'amour le plus pur. Empédocle chasse fermement Pausanias. Manès l'Egyptien s'avance. Lui aussi doit partir. Il va s'étendre auprès des hommes et des femmes qui, sur la gauche, dans un quai de gare aux guichets déserts - où est affichée une carte de l'Europe de l'Est - somnolent, cherchent leurs poux ou mâchent, sur des bancs, des nourritures parcimonieuses, tirées de valises ou emballées dans du papier. Cette population hâve, usée, n'attend même plus le train de l'Histoire. Empédocle, à la fin, est assis sur le banc auprès de Manès, devant le mur écaillé, au milieu de cette humanité en souffrance. Il n'a pas eu à trop marcher; la salle d'attente et le sommet du mont sont de plain-pied. Du destin du poète au sort de tous il n'y a qu'un pas. Les chaussures d'Empédocle, dont le volcan ne voulut pas, reposent dans le tendre giron d'une jeune fille. L'incarnation du poète véhément, dont fut trahi le chant d'airain, pour qui Peuple et Nature obéissent à la même loi du grand mouvement de l'univers, ne cessera plus de hanter Grüber. Ne lui prête-t-on pas l'intention de monter Empédocle surl'Etna même, devant trois spectateurs élus au hasard ? En 1977, à partir de fragments du roman épistolaire Hyperion,il met sur pied Winterreise(Voyage d'hiver) dans l'Olympia-Stadion de Berlin, bâti sur ordre d'Hitler pour les jeux de 1936. Huit cents personnes par soir, sur les gradins qui peuvent en contenir cent mille, assistent médusées à un acte-limite qui porte le fer dans la mauvaise conscience allemande. Il y a des sportifs qui courent et sautent, des phares de jeeps qui les traquent, une statue qui flambe, des cyprès plantés dans le béton fasciste... Deux ans plus tard, Grüber, avec Rudi,une nouvelle de Bernard Von Brentano, fomente un autre coup d'éclat. Dans un palace à l'abandon l'acteur Paul Burian, tournant le dos au public, lit très lentement le récit - naturaliste et antinazi - ébauché en 1933 par le frère du premier ministre des Affaires étrangères de R.F.A. L'auteur, quelques années plus tard, se roulait aux pieds d'Hitler. En 1981 Grüber retourne dans un théâtre. Encore laisse-t-il le plateau de la Freie Volksbühne de Berlin vide, dans le noir, les Six personnages en quête d'auteurse blottissant dans la chaleur de la lumière à l'avant-scène. Grüber s'affirme radical jusque dans ses travaux de commande (La Walkyrie,Palais Garnier 1976, Stein l'ayant précédé avec L'Or du Rhin) ou L'Architecte et l'Empereur d'Assyrieà Barcelone (1977). Il n'est jamais tant lui-même, visionnaire, irréconciliable, que devant l'Allemagne et son Histoire. C'est qu'il vit, jour et nuit, la tête contre le Mur.
Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982" |