La déesse-mère

par Marcelle Michel


Révérée dans le monde entier, Martha Graham est aujourd'hui une très vieille dame. Mais cette pionnière de la Modern Dance américaine ne s'est pas laissée ensevelir sous les hommages. A quatre-vingt-six ans elle continue, avec ardeur, à composer des ballets. Elle y affirme que la danse a pour vocation d'exprimer la joie, la crainte, la haine, la terreur, l'amour et la souffrance.

Son père lui avait dit un jour que le mouvement ne ment jamais. Intelligente, pragmatique, Martha Graham a inventé un langage capable de transmettre les impulsions qui sont à l'origine de nos actes et de les rendre directement - physiquement - communicables au spectateur.

De même que la danse européenne du XIXe siècle a été le symbole du romantisme à travers l'envol éthéré des ballerines, la danse de Graham, qui se veut un dialogue du corps avec le sol, est accordée aux préoccupations de l'homme contemporain. Cette manière d'affirmer la vie à travers le mouvement se rapproche de l'expressionnisme allemand de Mary Wigman, confisqué par le nazisme, mais elle se développe dans une optique spécifiquement américaine, libre de toute tradition.

Pendant sa période de formation auprès de Ruth Saint Denis et de Ted Shawn, Martha Graham s'initie à l'orientalisme; mais elle refuse bientôt l'exotisme, dont elle suspecte l'authenticité. Faisant table rase des modes et des codes, elle va rechercher chez les primitifs - les Indiens du sud des Etats-Unis - "la divine maladresse" du geste originel.

La danse telle qu'elle l'éprouve doit être en harmonie avec l'espace américain, audacieuse comme l'esprit des pionniers; elle doit aussi réagir contre l'hypocrisie du puritanisme hérité des ancêtres, qui fait obstacle à l'épanouissement du corps. Un corps qui n'est pas pour autant un objet d'admiration complaisante mais un instrument qu'il faut modeler et conduire, par un long et douloureux apprentissage, à représenter le paysage intérieur de l'homme. Sa technique est élaborée avec une extraordinaire économie de moyens, afin de suggérer que l'essence des sentiments va totalement à l'encontre du mouvement naturel d'Isadora Duncan. Elle repose plutôt sur une recherche d'écriture abstraite, à la manière des architectes et des peintres modernes.

Après la période "américaine" de Frontier, Lamentation, Appalachian Spring,la période romantique de Letter to the World,Martha Graham, en pleine possession de son art, arrive à la période "grecque" où elle aborde les grands mythes universels. Elle réalise ainsi le rêve inassouvi de Noverre qui, dès 1760, cherchait à égaler la danse à la tragédie en mettant Médéeen ballet. Si Martha Graham y parvient c'est parce qu'elle renonce à toute idée d'imitation, évitant ainsi le piège de l'expressionnisme. Grâce à une technique reposant sur quelques principes essentiels, comme la contraction et la décontraction, la coordination des mouvements et le contrôle de la respiration, elle se trouve à même d'incarner Clytemnestre, Médée, Jocaste, Hérodiade aussi bien que Marie Stuart ou Jeanne d'Arc. La plupart de ses grands ballets, traités dans le style alors nouveau du "flash back" emprunté au cinéma, sont centrés sur des personnages féminins, parce qu'elle en est l'interprète principale: "Tous ces rôles je les avais créés pour moi, je m'étais totalement identifiée à eux. Le but de toute ma vie a été de danser; j'avais une passion pour cette vie, une intoxication de danse. Quand je n'ai plus été capable de danser j'ai tout arrêté. Cela a duré douze ans."

Depuis, elle a accepté que d'autres dansent ses rôles, elle a repris la création de ballets. Fini le temps où elle dissimulait ses mains déformées par l'arthrite et se cachait des photographes.

Martha Graham a été la jeune fille exaltée de Primitive Mysteries,la femme épanouie de Letter to the World,immobilisée par la photographe Barbara Morgan dans une arabesque de mouette et la Jocaste de Night Journey,à la robe entravée, au chignon traversé d'une immense épingle d'or, plus semblable à une héroïne d'Hollywood qu'à une princesse antique. Menue et fragile elle règne aujourd'hui sur son école de le 63e rue à New York. Avec sa tunique de soie à col Mao et ses cheveux tirés en arrière elle évoque on ne sait quelle impératrice des pagodes; elle a le regard fixe, un peu embué, des vieilles personnes, tourné vers des paysages du dedans, peut-être vers la lumière de la Californie et les souvenirs d'enfance à Santa Barbara. Le front est serein, la mâchoire volontaire, la bouche frémissante fortement soulignée de rouge sombre. Ce jour-là elle était très occupée par les répétitions d'un nouveau ballet sur le thème de la guerre, pour lequel son vieux complice, le sculpteur Noguchi, avait concu des accessoires inspirés des chevaux de frise: "La guerre à nouveau menace, dit-elle, c'est de cela qu'il est question et plus spécialement de l'angoisse que peut ressentir une mère lorsqu'elle voit son fils partir à la guerre. Il ne faut jamais regarder en arrière; je crée aujourd'hui pour les hommes d'aujourd'hui. Le jour où je ne serai plus capable de changer alors je n'aurais plus qu'à mourir." Martha Graham a connu sa grande période d'activité entre 1930 et 1960. Malgré une tournée en 1954 le public parisien ne l'a vraiment reconnue qu'en 1976, alors que la danse éclatait dans d'autres directions.

De même que toute jeune elle avait pris ses distances avec le "Denishawn", certains de ses danseurs ont éprouvé à leur tour le besoin d'échapper à son matriarcat pour épanouir leur personnalité. Pourtant, les pratiques de Paul Taylor ou de Merce Cunningham sont déjà décelables dans ses exercices d'entraînement. Même s'il y eut ensuite l'inévitable conflit des générations, c'est elle qui les a incités à découvrir de nouvelles possibilités de mouvement.

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p.214-215

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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