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Hier est aujourd'hui par Francis de Marmande A côté, ensemble, Frank Wright au ténor fonce avec l'intempérance d'un sonneur saisi par le gospel, dans une belle danse de rage et de joie. Les meilleurs esprits font encore la fine bouche, prétendant en avoir vus d'autres. Cessons de renvoyer aux vigiles de la musique, comme s'ils avaient de l'importance (c'est qu'ils en avaient, les bougres). Tout le monde ou presque, aujourd'hui, est d'accord sur le compte de Frank Wright et Alan Silva. Ce n'est pourtant pas qu'ils aient vraiment changé. Enfin, pas fondamentalement. Mais le Festival est passé par là. C'est qu'on vit alors une drôle d'époque. Ce n'est pas encore le temps où l'on criera sur les toits au prétendu "retour" du jazz (tiens donc ! Il était parti ?). Ce n'est pas encore le temps où, pour se faire valoir, il sera obligatoire de prétendre aimer, avec une mollesse oecuménique et indifférenciée, toutes les musiques à la fois. C'est au contraire un temps de vaches maigres pour les concerts, où des événements bouleversants se produisent chaque semaine, dans la jubilation d'inventions inédites. Jamais, avec une telle exigence et une aussi formidable passion lucide, des musiciens d'aucune musique n'ont à ce point mis en jeu, en cause, leur esthétique, l'exercice de leur instrument, leur rôle politique et social, leur geste et leur allure sur scène, leur lien au public. Jamais. A ce moment-là, les musiques libres, le free jazz, la musique improvisée, et toutes ces formes de déraison qui n'ont pas pu se donner une raison sociale (une étiquette) mettent quotidiennement en pratique les réflexions et les expériences les plus avancées. Manque de chance: les esthètes et les intellectuels officiels ratent le train. D'autres chats à fouetter, sans doute... Impossible pour eux d'en toucher deux mots, dans les mille et une tribunes qu'ils gouvernent. D'un autre côté, on peut vous disqualifier le cri le plus sensuel de la terre en l'annonçant comme phénomène d'"avant- garde". Dire si c'est commode... Au Festival, on ne se pose pas ces questions d'avant et d'arrière-garde. On invite à jouer les musiciens d'"aujourd'hui". Un point c'est tout.
"Aujourd'hui", c'est 1972, au Grand Palais, le pianiste Michaël Smith, ou les musiciens de Saint-Louis ("Black Artists Group"), aux entreprises communautaires, semblables à celles de l'"Association for the Advancement of Creative Music" (A.A.C.M.) de Chicago. "Aujourd'hui", c'est 1974 et 1976 au Musée Galliera, 1975 à l'église des Blancs-Manteaux, 1977 aux Bouffes-du-Nord, Wagram, 1979 à la chapelle de la Sorbonne, tout ce qu'on veut, et si on les écoute encore "aujourd'hui" même, on dira, tout bêtement, rendu à l'évidence, que ce sont des musiques d'aujourd'hui. Non pas que les formes soient immuables. C'est même l'un des plaisirs qu'elles donnent, d'être justement historiques, mais le temps n'a pas tourné si vite que ces formes-là aient pu vieillir. Alors, modes de rien du tout ? Non. On reste stupéfait, au contraire, de s'aviser que ces choix judicieux, sans épate, sans esbroufe, demeurent actuels Une année, c'est Milford Graves, aux exercices bondissants qui font contrepoint avec des percussions. Une autre un trio, qu'on a beaucoup entendu depuis: Sam Rivers, animateur de collectivités musicales et multiinstrumentiste, avec un bassiste de génie, Dave Holland, et Barry Altschul, percussionniste. Une troisième enfin, c'est Bill Dixon, compositeur, professeur, trompettiste et grand lanceur de mouvements historiques: personne alors ne peut dire ce qu'il est devenu, les compagnies de disques l'ignorent mais il est là. Dans ces concerts, on ne sait pas toujours si c'est de retour qu'il s'agit, ni si c'est du jazz, et il faut discutailler à perte de vue. Une chose est sûre: ils sont américains ou européens, blancs ou noirs, verts ou rouges, qui partagent comme on mange, comme on rit, comme on pleure ou comme on aime ensemble, l'amour historique du jazz. Plutôt que de s'abîmer dans les délices de la nostalgie, ils jouent de leurs mémoires barbouillées, de leurs techniques impressionnantes, pour parcourir à grandes enjambées les champs les moins labourés des musiques. Don Cherry, Peter Kowald, Hans Reichel, George Lewis et Douglas Ewart en duo, ou le "Fall Mountain Trio", ont été de ces défricheurs de longue date, venant témoigner de l'état momentané, fugitif, de leur accomplissement. Le Festival fait montre également d'un sens du mélange géographique et formel: à côté de ces singuliers de la musique improvisée rappliquent Dollar Brand, Sud-Africain aux écritures très rythmiquement liturgiques, Charles Tyler ou les "Last Poets", la violence scandée à la bouche, des chanteurs de gospel ("Richard Smallwood Singers"), des musiciens antillais ("X + 7"). On est en droit, chaque fois, d'imaginer que plus tard, des années après, un goût et une reconnaissance plus étendus viendront consacrer ces initiatives, tellement sûres de leur imperturbable étrangeté.
Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982" |