La donne de Brecht

par Jean-Pierre Leonardini


La saison théâtrale du Festival d'Automne 1981 se clôt à Nanterre sur Marie-Woyzeckpar le Schauspielhaus de Bochum (R.F.A.). Lestée de force brute, la pièce inachevée de Georg Büchner, jouée dans sa langue maternelle rauque, hérisse la conscience à la manière d'un cauchemar lucide. La relance de la donne brechtienne, à laquelle s'emploient sans relâche Karge et Langhoff (citoyens de R.D.A. travaillant à l'extérieur) produit cet objet mastoc et impétueux, auprès de quoi notre ordinaire théâtral paraît forcément anémique. Leur réalisation embrasse la totalité du "drame vécu" de Woyzeck. L'apparence délibérément hirsute du spectacle est le comble du raffinement de la pensée philosophique, jumelée à la vérification du concret. La fable est suivie pas à pas. Elle est également poussée dans ses conséquences extrêmes; celles où "l'être" de Woyzeck est immergé dans le social. Mais il n'y a pas que Woyzeck. Il y a aussi Marie, avec les moyens du bord; son corps.

Deux séquences polarisent l'enjeu subversif de cette mise en scène. Marie bombarde rageusement Woyzeck jaloux avec les pois dont il se nourrit. Ensuite, secoués par le rire, ils dansent, réconciliés. Par-dessus tout la scène du meurtre, dans sa touffeur de fait divers organisé à vue constitue une invention inoubliable. Woyzeck délimite au sol l'aire du crime. L'assassin actionne une minuterie qui le baigne de lumière avec sa victime, et les plonge alternativement dans l'obscurité. Auparavant, le dialogue métaphysique du docteur et du capitaine donne lieu à une cavalcade clownesque échevelée. L'entrée en matière sur la place publique, avec ses baraques de foire et ses pauvres tours de force, son véritable cheval "astronomique" (il souffle, côté jardin, mâchonne et se soulage, fournissant au spectacle sa chaude respiration animale) donne le la. Il y a ce combat entre le tambour- major et Woyzeck: ils se toisent, se crachent dessus, s'empoignent... Le fils de Marie est un enfant cousu dans la peau d'un bébé monstrueux. Au cabaret on avale de la bière et du schnaps... L'emportement charnel de Marie-Woyzecktient à la représentation exaspérée du corps plébéien. Manfred Karge (Woyzeck) campe une viande d'homme aux prises avec un réel opaque. L'acteur désigne toujours ce qu'il accomplit. Il ne s'empêtre pas dans la psychologie, dans la déclinaison d'un "moi" théoriquement repérable. Woyzeck engloutit ses pois et ses saucisses, rend coup pour coup et tue sa femme avec la même apathie énigmatique. On conçoit qu'une telle vision "biologique" de la vitalité lumpen-prolétarienne décourage irrémédiablement toute velléité d'épanchement sentimental (fût-il de gauche). Karge et Langhoff incluent ironiquement la figuration de l'art dans sa visée humaniste. Le toubib grotesque, qui soumet Woyzeck à des expériences médicales prénazies, dirige un orchestre à cordes et un soprano, vieille, chauve, vêtue en homme. Woyzeck, pendant ce temps, nourrit le cheval, la tête ailleurs. Woyzeck ne peut pas, littéralement, entendre Berg, par exemple, qui se penche sur lui. Tout s'arrête enfin sur Woyzeck jaillissant de l'eau où il n'a pas été noyé. Le Golem sousprolétaire, l'homme-masse, indestructible, ne meurt pas.

Karge et Langhoff ne sont pas inconnus en France. Ils y viennent la première fois avec le "Berliner" présenter Le Commerce de pain,de Brecht, qu'ils reprennent ensuite en version française, à Aubervilliers. En 1976 et 1977 (successivement à la Fête de L'humanité,Villeurbanne et Saint-Denis) c'est - avec la "Volksbühne" de Berlin-Est - La Batailled'Heiner Müller, terrifiante suite de" scènes d'Allemagne". Après les Pays-Bas, la Suisse (où ils montent, à Genève, l'adaptation de Prométhéedue à Müller) et la R.F.A. Roger Planchon les convie au T.N.P., pour Le Prince de Hambourg.Nul ne s'en plaindra.

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 160

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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