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L'endurance comme bonté
par Jean-Christophe Bailly
Nul ne peut tracer une ligne droite entre ce qu'il a un jour voulu
et ce qu'il obtient. Pourtant il y a des hommes endurants. "La goutte
creuse la pierre" dit un proverbe aztèque rapporté par
Sahagun. Mais la patience ne peut pas perdre de vue l'impatience qui
la fonde, un désir: enfantin, précoce, violent. Dans
ce mouvement beaucoup deviennent crispés et mauvais, mais qu'on
imagine l'endurance comme une bonté, et l'on approchera le
parcours de Georges Lavaudant. Donner forme à son rêve,
laisser cette forme bouger dans l'air du temps, comme on laisse aller
un navire sur son erre, puis partir, il n'y a peut-être là
rien d'original. Mais la rareté commence quand cela se fait
au théâtre, quand, à l'endroit d 'un lieu devenu
idéologique entre tous, on choisit de déporter l'enjeu
vers une magie ancienne, de faire retour à un advenir qui serait
celui de la scène: l'apparition, et rien de plus. Et ce geste
par lequel une énergie se dégage est aussi, sans mots,
un geste politique: au-delà de la sur-interprétation,
au-delà des calculs et des ruses d'une dialectique de plus
en plus fine, il faut recommencer à voir, à faire voir.
Mais le monde n'est plus celui d'un vent caressant des momies et des
temples - dans l'au-delà des temps industriels que nous commençons
à vivre, les temples sont en réserve dans la mémoire,
comme les lieux d'un sacrifice dont nous ignorons le chemin. Le mythe
survit pourtant, mais porté ailleurs, vers les combles et les
fossés d'un territoire manipulé et saturé de
signes. Et les montagnes, derrière ce décor, ne sont
plus un décor (c'était le sens du jour se levant derrière
Les Cannibales)de même que New York a cessé d
'être une ville pour devenir l'essence même de la nuit,
du silence habité, du sommeil, de ce qui rôde. Et c'est
dans ce va-et-vient entre le sens qui reste en réserve dans
la montagne (dans les collines) et ce qui se déploie bruyamment
dans la banlieue (dans cet universel sans centre qu'est la banlieue)
que Georges Lavaudant et avec lui le Centre dramatique national des
Alpes cherchent à redéfinir le statut d'un théâtre
possible, c'est là qu'il va falloir les suivre, en passant
par la Sicile de Pirandello. Au pied de la colline donc, là
où les anciens voyaient s'appesantir une menace, un garage
s'est ouvert et des hommes s'y activent. Une radio passe un air de
danse; ce n'est que le bruit du temps. Dehors l'espace creuse dans
le froid et tout le théâtre descend dans ce froid. On
en revient donc aux sensations, et peut-être au "sensationnel"
d'un instant à la banalité pourtant indéchiffrable.
Ce qui a lieu est là: mais il fallait tant de discrétion
pour le laisser venir. Je mêle ce que j'ai vu à ce que
j'imagine - mais c'est là le présent qui est donné,
c'est là ce que la scène va laisser revenir comme une
danse. Un faisceau rouge finit par un point sur un corps nu et tout
le silence retentit. C'est sans doute difficile à admettre,
comme cela, parce qu'il n'y a rien d'autre, aucune leçon, et
que nous n'y sommes pas habitués. Mais par là est la
sortie.
Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 124-133
© Ed. Messidor-Festival
d'Automne à Paris
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