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Un paysan de Paris par Jean-Pierre Leonardini Au Festival d'Automne 1978, Jacques Lassalle présente Remagen.A l'origine, un texte de prose romanesque, dû à l'écrivain de R.D.A. Anna Seghers, L'Excursion des jeunes filles qui ne sont plus;trente pages de labour douloureux de la mémoire allemande. L'auteur se dépeint, exilée au Mexique en 1941, retrouvant un souvenir d'adolescente, une excursion sur le Rhin avec sa classe. Les traits de chacun se précisent, ainsi que les destins individuels de gens qui auront à subir deux guerres, dans un pays devenu la proie du nazisme. L'émotion naît de la confrontation de l'innocente paix pubertaire avec un devenir homicide où tous seront frappés. De ce texte, intouché, Lassalle fait théâtre. Sept actrices le font brûler à petit feu dans un décor inondé de lumière blanche. Ce lieu est d'une banalité intense. Il évoque un morceau de jetée et un pan de mur crépi dans un village à l'heure de la sieste. Au sol du sable blanc. Le récit va de bouche en bouche, en une sorte de course-relais du sens où l'auteur serait partout en même temps; dans la femme mûre, sa valise à la main, dans l'enfant qu'elle fut jouant avec deux balles, dans celle-ci ou dans une autre encore. Elles effectuent peu de gestes, attentives à ne pas déranger l'ordre du texte. On ne guette bientôt plus que la variation infime, le cillement d'yeux, la reprise du souffle. Théâtre du moindre effet, du coefficient émotif hyper concentré, qui exige du spectateur un état de tension accrue, à la mesure de celle émise par le jeu. "La nouvelle" dit Lassalle "contient ensemble la pente de la conscience tragique et sa réfutation, qui est l'écriture même, pour s'en sortir. L'art contre le désarroi, le chaos universel. Il n'était pas question d'illustrer ce texte. La tragédie du fascisme ne peut, décidé ment, se mettre en images. Elle ne peut que travailler sourdement. A voix blanche. Ainsi est née l'idée de ces sept femmes en scène, le corps traversé par le texte." Un an plus tard, le Festival d'Automne présente Les Fausses Confidencesau théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, où déjà Remagenavait eu lieu. Ici encore l'expérience de Lassalle sur ce texte du Marivaux de la fin, revenu de tout et passablement glacé devant l'amour, vaut d'abord par une espèce de rétention. Rien d'éparpillé, mais des signes maigres serrés au plus près, une économie a minimaqui constitue la version puritaine du luxe, une humilité d'abord qui est de l'orgueil rare. Dorante, jeune homme pauvre, devient l'intendant d'Araminte, veuve riche. Le valet Dubois a manigancé qu'ils doivent s'aimer. Cela sera, mais à quel prix ? L'intrigue est prise dans le filet aux mailles denses du lexique de l'époque. La pièce a d'ailleurs l'exacte configuration d'un piège. A partir de cette langue avare et limpide, Lassalle a choisi de concevoir la représentation en jouant "de la distance et de la proximité, du particulier et du général, de la reconnaissance et de la surprise. Pour dire le plus, montrer le moins, choisir le hors-champ, le banal, l'insignifiant, le fragmentaire, l'image suspendue, presque le silence". Ces attendus sont dignes de Robert Bresson. Cela se joue sur (et au pied, et à côté) d'un escalier, conçu par Yannis Kokkos. Le corps de l'acteur, n'ayant rien où se poser, doit sans cesse se tirer d'embarras. L'endroit est sciemment inconfortable. Il tient de l'antichambre, du couloir menant à l'office et, dans sa partie haute, on espère qu'il ouvre sur la tiède intimité d'un boudoir qu'on ne verra pas. Du bruit de la pluie aux variations de la lumière tout entraîne à l'ultime vacillement amoureux, qui laisse palpiter l'être devant sa vérité et le mensonge. Dans La Locandierade Goldoni, monté par Lassalle au Français, on retrouve ce même vertige du "mentir-vrai", jumelé à l'esprit de lucre dans l'art d'aimer. Le Tartuffe,qu'il projette de réaliser avec Depardieu et François Périer, devrait être un bras de fer entre deux personnalités diversement rusées. Réaliste Lassalle ? Sans doute, au sens où l'entendait Jean Renoir. Il voue un culte au geste quotidien et à l'objet concret. N'oublions pas qu'il est auvergnat. Il reste paysan à Paris.
Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982" |