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D'un si lointain pays Jean Rouch Le miracle s'est pourtant produit, comme si la plainte d'amour Touareg, la chanson de guerre du Kanem-Bornou, ou la tradition orale des Songhay de la vallée du Niger étaient si sûres d'elles-mêmes qu'elles restent indifférentes à l'espace et au temps. Alors Jimma joue de la vielle "Inzad" pour accompagner Emagari et Egour, qui d'une voix posée si haut qu'elle en paraît inaccessible chantent Le Jour de la bataille,le galop rapide des méharis, Fatimata la belle, Azal le jeune guerrier qui sait être un parfait amant, et cette femme, si jolie et si grasse qu'elle ne peut être comparée qu'à la pintade de brousse. Puis Chetita, les joues gonflées à éclater, suivant le rythme de ses trois tambours "Ganga", ou les dirigeant d'une arabesque stridente à une autre, joue sur son hautbois les épopées des guerriers Bornouans, la charge des cavaliers, Gagara Kure l'imbattable, ou Rabi,l'hymne de guerre du sultan Doumana, qui au XIIIe siècle conquit tout le bassin du Tchad. Le moment le plus émouvant demeure pour moi celui où Badye Dyoliba, s'accompagnant au luth "Molo" à trois cordes, seul dans le rond de lumière du projecteur, d'une voix lente et solennelle, chante la geste des grands héros de la boucle du Niger, la saga de Mali Beto, ancêtre des gens du Zarmaganda, venu du pays Mandé en chevauchant un grenier volant... Je pense alors à notre première rencontre, en 1954, quand sur un magnétophone préhistorique j'enregistrais son père, Badye Banya, qu'il accompagnait au "Molo". Je pense surtout à cet air qu'il avait un soir composé devant notre caméra, en s'inspirant du chant des oiseaux, et dédié à son père et lui-même:
- Le Gesere, le Griot, est fils de parleur, "Qui est fils de menteur." Si on le lui demande, il parle, - Si on lui demande rien, il parle aussi. La parole est en marche, -Et nous aussi, nous sommes en marche. - La mort est vraie, la mort ne prie pas, la mort ne demande rien, - Si la mort demande, c'est au griot qu'elle doit demander, - La mort doit demander cinq mille vauriens, pour qu'elle laisse les bons et les braves. - Les chefs sont différents, ils veulent chacun se surpasser. - Si on appelle un avare, il se fait mort et sourd, par suite de sa richesse. - La richesse ? - La richesse aussi est provisoire, - La richesse est comme les poils du nez, - Celui qui les tire voit sortir les larmes de la saleté. - La richesse peut empêcher la honte, - Mais la richesse ne peut empêcher la mort. - Si cela est faux, où sont donc les hommes d'avant ? - Les hommes d'avant qui ont amassé beaucoup d'or ? - Ils sont morts, et ils n'ont rien laissé que leur devise, - La devise que disent les Griots et qu'ils diront toujours, à jamais, jusqu'à jamais... (Texte traduit par Damouré et Moussa Illo)
Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982" |