Celle qui dit non

par Jean-Pierre Leonardini


Les artistes américains sont modernes par force. Pas de tradition à bafouer. Ils semblent naturellement voués à l'invention. Ainsi, avec Yvonne Rainer, passée chez Martha Graham puis Cunningham (dont elle retint la leçon du corps plié, maté, rompu et la technique du coup de dé, dont elle saisit, sur le tard, qu'il n'abolit pas le hasard) on ne sait trop s'il s'agit de danse ou de théâtre.

Au contact de Cage et Rauschenberg, entre autres, la voici de plain-pied, dès les "Sixties", avec le refus radical de toute convention. Dans un manifeste de 1965, au temps béni de la Judson Church de New York, creuset de la "modern dance", elle écrit: "Non au spectaculaire, non à la virtuosité, non aux métamorphoses et à l'illusion, non à l'envoûtement et à l'empire de l'image d'artiste, non au caractère héroïque ou antihéroïque, non à l'imagerie de pacotille, non à l'engagement de l'interprète et du spectateur, non au style, non à l'interprète, non à l'excentricité, non au fait d'émouvoir ou d'être ému."

En novembre 1972, le Festival d'Automne accueille Yvonne Rainer et son partenaire John Erdman. Elle danse en solo InnerAppearanceset Three Satie Spoons,puis, avec Erdman, elle exécute Walk, she said,qui constitue une unité variable ayant d'abord fait partie de Grand Union Dreams,oeuvre pour dix-huit danseurs, incluse dans le film Lives of Performers(1972). Enfin l'un et l'autre dansent Marking,Erdman seul présente Properlyet Rainer lui succède dans Improperly.Le tout, sous le titre de Trio A,a connu plusieurs versions. Cela a notamment été réalisé par un soliste mâle, par Yvonne Rainer en convalescence, par la même chaussée de claquettes, par Steve Paxton une heure durant, par une danseuse amateur plutôt costaud, par cinq amateurs simultanément, par un homme torse nu et par soixante semi-professionnels se relayant pendant deux heures.

Jamais à court d'idées excitantes, Yvonne Rainer à l'insolence spontanée vit chaque jour comme s'il était demain. Ses films témoignent d'un humour fou, tempéré par l'ascèse du "cool art". Au début, dans ses chorégraphies, elle jouait à entraver la danse, jetant ballons, journaux et ressorts de matelas sous les pas des exécutants. A l'inverse, dans ses films de fiction, elle s'attache à désigner ce qui barre la liberté du sujet. Dans Journeys from Berlin,par exemple, les fantasmes d'une femme en analyse se mêlent à une série de réflexions sur la violence dans l'Histoire; le tout selon la technique de dissociation formelle chère à Rainer, entrée en dansant sur la scène brûlante du politique.

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 274

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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