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Suivez les notes par Michel Serres On sait ce qui entre dans une telle boîte, on sait ce qui en sort, on ne sait pas ce qui s'y passe. La lumière manque, nul n'y voit rien. Cette manière de dire est en partie métaphorique. On peut changer de métaphore. Voici. On entend les messages qui entrent dans la boîte on entend ceux qui en sont issus, on n'entend rien de ceux qui s'échangent dedans. Or le silence y est improbable. A u contraire, la boîte est pleine, saturée, de bruit et de fureur. La boîte noire est obscure à la vue; à l'ouie, elle bruit de mille cris et de rumeurs. Brouhaha du public, tohu-bohu des foules disséminées, chaos; nous faisons du bruit, voilà tout, et nul message clair n'émerge de ce bruit. Ce serait, à nouveau, un miracle improbable. La politique serait, tout simplement, I'ensemble des discours théâraux qui se substituent à cette clameur, qui font plus de bruit que ce bruit de fond là. Soit un certain rapport aux applaudissements, aux huées. Miracle. Tout-à-coup, le charivari cesse et fait place à un sens commun. De quoi ne discute-t-on point ? De quoi n'y at-il pas de dispute ? Sur quoi nous accordonsnous immédiatement ? Sur un point de droit, il y a contrat. Le contrat social théorique est écrit en lambeaux dans les textes de droit. Mis ensemble, ils renvoient à un texte non écrit qui, s'il était écrit, nous apprendrait ce que signifie être ensemble. Or ce texte n'est pas écrit et, peut-être, ne peut-il l'être. En tout cas, nous ne discutons pas sur le droit, sauf à la marge des jurisprudences. Nous ne discutons pas sur lui, à cause du gendarme. Nous avons peur de la force sur quoi il est fondé. Nous sommes d'accord, un peu, et nous obéissons, beaucoup. Premier code, semble-t-il. Dur. Il existe, deuxièmement, tout un corpus écrit devant lequel l'accord se fait, comme par miracle, c'est le corpus mathématique. On n'en discute qu'à la marge, entre chercheurs, à propos d'avancées. Pour tout le reste, on ne discute point. On peut truquer la balance au marché, on ne peut falsifier l'addition ni la soustraction; le partenaire peut vous tromper sur le change, mais il ne peut tricher en rendant la monnaie. La mathématique est l'accord entre nous. D'une certaine manière, la mathématique est un nous. Elle ne l'est plus, assurément, dans les cercles fermés où s'élabore l'invention, elle le reste, cependant, à mesure qu'elle est compriæ. Elle est un nous assez nouveau, inventé par les Grecs, infusé par eux dans l'Histoire, avec d 'immenses conséquences, dont celle de nous peindre un portrait commun, idéal. Illusoire ? Nous nous accordons au moins sur les nombres. Or ce train de signaux ne fut que le second. Il fallait un train, tout d'abord, il fallait des signaux. La condition de l'accord sur un sens, fut-il minime ou univoque, est l'accord, pur et simple, parfait. Pour que se réalise une entente, à propos d'une chose ou à propos d'un mot, il faut une entente, une ouïe. Un code avant le sens. Il est intéressant que le mot choisi par les musiciens, pour leurs textes écrits, soit le mot: partition. Ilest intéressant qu'on en ait une définition rigoureuse, depuis que l'ont choisi les mathématiciens. Ce n'est pas la première rencontre entre ces deux groupes, ces deux fonctions et leur langage. Sans le savoir toujours, ils sont toujours ensemble. lls sont nés sous le même ciel et au même moment, jumeaux, ils sont nos compagnons sous les mêmes orages. Eux seuls savent, parmi nous, ce qu'est un accord et comment le rréaliser. Il faut bien s'accorder, pour jouer ensemble, pour calculer ou pour déduire ensemble. Ils découpent un ensemble ou une collection d'objets quelconques en parties ou sousensembles deux à deux disjoints. Nulle de ces parties n'empiète sur nulle autre. Et leur intersection est vide. Aucune note du violon ne peut être jouée sur la flûte, et ainsi pour tous. Ainsi pour la partition de l'écu où tout espace est séparé. Je veux dire que le texte est adapté à l'instrument, nul ne doit jouer sur hautbois ce que le violoncelliste doit lire. Tout est paradoxal ici: pour jouer ensemble au plus juste, il faut que la disjonction soit parfaite et stricte. Il n 'existe pour personne un texte commun. Seul le chef a sous les yeux le recouvrement de l'ensemble. Est-il besoin toujours d'un chef ? Que non pas. Me voici seul, sans relation. Rousseau: réduit à moi, je me nourris de ma propre substance, elle ne s'épuise pas, je me suffis, quoique je rumine à vide. Qui suis-je, assurément ? A la lettre, une partition. Je ne suis pas un élément d'un ensemble social, famille, groupe, humanité, tous ont délié mes appartenances ou inclusions, j'ai perdu toute relation. Je vis dans le disjoint, autour de moi les intersections restent vides, eaux calmes, agitées, alentour de l'île. Qui suis-je ? Une partition. Comment ces solitudes vont-elles concourir en un contrat social ? Cette question, noire comme la boîte, n'est jamais résolue théoriquement. Rousseau n'a jamais su, pour la résoudre, que copier indéfiniment des notes de musique. A la lettre, des partitions. Qu'est-ce qui nous accorde ? Suivez le mot, le son, le vent: l'accord. Pas de théorie, je vous prie. La note. Suivez lanote. La musique nous sauve et les notes nous sauvent. Les notes nous apaisent et la musique nous apaise. Agrippez-vous aux notes, suivezles. Elles seules. L 'accord, l 'accord victorieux, ô miracle, du bruit. L'accord. Sur quel objet, à quel sujet ? Plus tard, plus tard. Mais, au moins sur un sens. Plus tard, vous dis-je. Sur le son même, tout d'abord. Si tu ne fais pas trop de bruit, j'essaierai de cesser le mien, si je sonne assez juste, tu évolueras vers cette paisible justesse. Avant d'échanger un seul mot, avant de s'accorder sur le code, au moins faut-il émettre un son, ensemble. Ici, on peut émettre et recevoir en même temps. Oui, mon signal est seul au monde, et ma voix crie dans le désert, dans le désert pierreux de mes criailleries. Cailloux spécifiques, individués. Otons ces pierres parasites; en rabotant ces épines de son, l'un vers l'autre nous avançons. L'accord sonore et musical est l'archaïque accord des accordailles. Ensemble. Vibration à plusieurs voix. Jouissance. Le collectif, au minimum, est utopie sonore. Hermès requiert des traductions. La Pentecôte chante, sonne et vente, les langues fondent à ce feu, la musique a parlé en langues. Elle est pure de parasites. Langage universel d'un contrat enfoui. Entrez donc et suivez les notes. Notes écrites, gravées, imprimées, restes et ruines de contrats et d'accords temporaires, brefs, répétés, différents. Par elles, ceux qui ont joué, ceux qui ont chanté, ceux qui ont écouté, ont su, un moment, qu'ils étaient ensemble, sauvés de solitude. Code privé de sens, antérieur à tout sens, premier code social. Vous y verrez combien notre temps mensonger, adorateur des interprètes et des répétiteurs, a su acculer à la solitude celui-là même qui nous en libérait: le compositeur.
Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982" |