L'homme-montagne ?

par Gérard Condé


Il est devenu difficile, aujourd'hui, de parler de Stockhausen aussi tranquillement, aussi impunément même qu'on pouvait le faire il y a dix ou quinze ans. On s'entendait alors à voir en lui l'une des figures les plus significatives de la seconde moitié du siècle. Chaque oeuvre marquait un pas en avant. Tournée vers l'avenir au détriment du plaisir immédiat, elle apparaissait comme une remise en cause radicale du passé. Les critiques à présent vienrient moins du "grand public", qui a finalement admis Stockhausen ou le considère comme un mal nécessaire, que de ceux qui se posent en connaisseurs. Des considérations esthétiques, politiques, idéologiques, forment une sorte de limon - ou de réservoir - dans lequel ils puisent à volonté pour justifier une désaffection dont ils tirent la même fierté que de l'enthousiasme de naguère. Ont-ils raison ? La postérité leur en saura-t-elle gré ? A mon sens ils ont tort, dussent-ils un jour avoir raison.

Serait-il excessif de prétendre que la richesse du contenu d'une oeuvre d'art peut se mesurer à l'ampleur des problèmes qu'elle pose ? On reprochait aux premières compositions de Stockhausen d'être trop difficiles à écouter, on fait grief aux plus récentes de ne l'être pas assez, sans se demander si ce critère repose sur des bases autres qu'une vague croyance, selon laquelle les chefs-d'oeuvre doivent d'abord sembler hermétiques pour s'éclairer avec les années, tandis que les créations dès le premier jour accessibles se couvrent peu à peu d'une poussière obscurcissante. Et si l'hermétisme des uns n'était pas celui des autres.

Un second reproche est celui d'obscurantisme, qu'on se plaît à déceler et dénoncer dans les oeuvres récentes de Stockhausen. En septembre 1980 une polémique éclatait en Allemagne. Stockhausen l'a résumée en une formule sans doute excessive mais qui désigne avec justesse le fond du problème: il a eu le tort de mettre en scène l'ange Michael plutôt que Marx ou Mao. Pourquoi n'est-il pas "de gauche" comme tout le monde ? Ce serait tellement plus simple; mais de là à le présenter comme une sorte de néo-nazi... N'a- t-on pas fait jadis, en France, le même procès d'intention à Schoenberg, afin de discréditer une esthétique dont on ne voulait pas ?

 

Ce n'est pas tout. En décidant d'éditer lui-même ses partitions, de les vendre ou de les louer, Stockhausen ferait preuve d'esprit mercantile. En participant de près à l'exécution de ses oeuvres, ou en y associant ses enfants - dont personne n'ose contester le talent réel - il serait guidé par le seul appât du gain. Enfin, la conception de son drame scénique en sept journées, Licht,ne s'expliquerait que par une paranoïa grandissante, sans précédent dans l'histoire de la musique.

Tout cela, on le voit, n'est pas très sérieux. On ne peut s'empêcher de penser aux arguments des Lilliputiens lorsqu'ils décident de se débarrasser de Quimbus Flestrin, l'homme-montagne, coupable d'avoir éteint l'incendie du château de la reine en soulageant sa vessie, d'avoir refusé de conquérir le royaume voisin et d'exterminer les gros-boutistes qui s'y trouvaient, et ainsi de suite. N'est-il pas symptomatique que dans Inori(création au Festival de Donaueschingen le 18 octobre 1974, présentation au Festival d'Automne le 29 octobre) on s'en soit pris à l'orientalisme supposé des gestes de prière du mime placé devant l'orchestre, alors qu'on ne parlait pas, ou si peu, des transformations perpétuelles qui s'opéraient à l'intérieur d'une masse sonore apparemment immobile ? Dans Sirius(créé en juillet 1976 à Washington, présenté en septembre au Festival d'Automne), ce sont les costumes et les allusions aux moeurs imaginaires des habitants de cette étoile lointaine, qui ont choqué le goût et l'entendement des gens soucieux de ne pas s'en laisser conter.

Peut-on prétendre sérieusement, après cela, que de telles polémiques soient à la mesure des oeuvres qui les ont suscitées. Et peut-on se faire une idée de la richesse de ces oeuvres en se référant à l'ampleur de semblables querelles ? Mieux vaut soutenir que la grandeur et l'importance d'une oeuvre d'art sont souvent inversement proportionnelles à l'étroitesse des arguments qu'on lui oppose. Souvenons-nous de ceux qui paraissaient jadis sous la plume des critiques conservateurs; ils avaient parfois le mérite d'être drôles (tel le fameux "On joue un quatuor de Webern, une porte grince et cela devient un quintette", de Bernard Gavoty, devenu ce jour-là "cagien" sans le savoir).

Ainsi, la création parisienne de la version avec orchestre de la troisième "région" d'Hymnen(créationà New York en février 1971, première audition européenne le 27 octobre 1973, au Festival d'Automne) fut accueillie avec un mouvement de surprise, assez compréhensible de la part de ceux qui espéraient quelque chose dans le style des Gruppen,de Carré oude Momente.L'étonnement empêchait sans doute d'y découvrir une nouvelle synthèse des acquisitions précédentes. Déjà la solidité de Mantraavait dérouté, après la série d'oeuvres plus ou moins aléatoires qui s'étaient succédé au cours de la décennie précédente. Mais, avec le recul, il devient évident qu'un tournant capital s'était accompli et qu'on était en présence d'une "troisième manière" dont les étapes principales seront Inori, Siriuspuis Licht,à la composition duquel Stockhausen se consacre depuis 1977, et dont on ne connaît encore que des fragments, à partir desquels il serait prématuré de vouloir imaginer le résultat final et la portée de l'ensemble.

Mais la fièvre de devancer les arrêts de la postérité l'emporte. Pour beaucoup de gens, la seule question est de savoir si ce qu'on leur propose aujourd'hui plaira encore demain, afin de porter un jugement circonstancié. On dirait que leur capacité limitée d'enthousiasme exige d'infinies précautions afin de ne pas le gaspiller en s'attachant à des objets qui ne mériteraient pas un tel investissement. Ne vaudrait-il pas mieux - étant entendu qu'un certain nombre d'aspects d'ordre esthétique posent problème dans les oeuvres récentes de Stockhausen - se réjouir d'y être sensible, se féliciter qu'à la foi aveugle succède un discernement critique, et prendre joyeusement le risque de se fourvoyer, en bonne compagnie, sous le regard réprobateur des générations futures ?

 

Source :Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 224-225

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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