MOINES TIBETAINS DE GYUTO
Le son-célébration

par Jean-Pierre Leonardini


Comment ne pas retenir son souffle devant ces hommes offrant aux Bouddhas le corpus de leurs rites vieux de cinq cents ans ? Le silence dit religieux c'est dans le public des Bouffes-du-Nord qu'il règne, en ces jours d'octobre 1975 où le Festival d'Automne accueille les moines tibétains du monastère de Gyuto. Les hommes aux "bonnets jaunes" dont Alexandra David-Néel (elle ressemble très fort à Gertrude Stein, en 1912, juchée sur un yack) a ramené des portraits photographiques inoubliables sont là devant nous. Mais sont-ils vraiment ? Non, bien sûr, sinon par leur enveloppe de chair drapée d'étoffe. JeanClaude Eloy note justement ceci: "La messe occidentale est un opéra à numéros... Dans tout l'Orient au contraire, et particulièrement chez les Tibétains, le son estla célébration. Toute distance entre le rite et la musique est abolie en un geste unique de méditation par et à travers le son."

Le Bouddhisme s'installe au Tibet en 747, avec la venue du maître indien Padma Sambhava ("Né d'un lotus") renommé pour ses pouvoirs magiques, originaire d'Oudiana, région qui fait aujourd'hui partie de l'Afghanistan. La religion qu'il importe est déjà fortement empreinte de tantrisme, c'est-à- dire de cette forme de l'hindouisme inspirée des livres sacrés (Tantras) qui reconnaît par le biais des Shaktis (épouses des dieux) le principe féminin vital de la manifestation divine. Après maintes convulsions, ce syncrétisme - auquel s'agrège l'apport d'un chamanisme depuis longtemps ancré dans le pays - engendre le Bouddhisme tibétain, tout à fait spécifique dans le cortège de ses rites, comprenant prières, méditations et offrandes avec voix et musique. C'est donc à certains de ces aspects rituels que nous pouvons assister aux Bouffes-du-Nord, sans nous départir d'une impression lancinante d'effraction. Jean-Claude Eloy, dans le texte qui ouvre la section "non européenne" de l'ouvrage, tente de faire litière de cette fausse pudeur occidentale au spectacle du hiératisme de l'autre. Certes, il le faut. Eloy en tout cas le peut, au lieu (mouvant) où il se place. Contentons-nous, dans nos fauteuils, du plus profond respect possible, saisis que nous sommes par la magie incantatoire d'une émission vocale répétée à satiété avec d'infinitésimales variations. Eloy nous dit encore: "La voix est spécialement cultivée non seulement en vue d'obtenir les sons les plus graves possibles, mais aussi afin de pouvoir se maintenir pendant des heures dans ce registre extrême. Ceux qui entendent pour la première fois un cérémonial tibétain sont toujours étonnés par cette technique très spéciale. L'émission vocale utilise parfois des glissés de gorge très soulignés (à l'attaque du son comme à la fin du souffle), mais surtout en se servant de la bouche et de la gorge comme d'un filtre-modulateur, toujours en état de lente évolution d'un phonème à l'autre. En répétant pendant de très longues durées un phonème ou un groupe de phonèmes le méditant tente d'assimiler les forces que ces phonèmes symbolisent. Il essaie de réaliser sa propre transformation en s'identifiant à eux par la constitution et la fonction du mantra". A ce mot de mantra, l'occidental éclairé songe à Stockhausen, à la contagion des cultures à laquelle ces prêtres, loin de leurs montagnes, participent à leur corps défendant.

 

Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982"
Jean-Pierre Leonardini, Marie Collin et Joséphine Markovits
Ed. Messidor/Temps Actuels, Paris, 1982, p. 301

© Ed. Messidor-Festival d'Automne à Paris

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