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L'homme pressé de toutes parts par Jean-Pierre Leonardini En octobre 1978 donc, le Festival d'Automne accueille les "Molière" de Vitez. Il opte pour la tétralogie, soit l'unité sous-jacente de quatre oeuvres distinctes (L'Ecole des femmes, Le Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope).Un seul décor, du style frontispice (aux deux sens du mot; l'architectural et le typographique) dû à Claude Lemaire. Elle en a, par endroits, écaillé la peinture, comme s'il était d'époque. Il y a, au faîte de l'édifice classique figuré sur la toile, une trouée de ciel amovible. Un lieu sévère, qui ménage le dehors et le dedans de la société de cour. C'est aussi une cage dorée pour ces oiseaux de luxe, les acteurs. Sous sa férule amicale, ils sont libres d'errer, de se reprendre, de se laisser aller. Vitez s'en remet souvent à l'intuition. Il ne s'agit pas d'une "lecture". Mieux vaut parler de "fils conducteurs". Le plus apparent est dans le mélange de la farce et du sacré. Le plus troublant réside dans le fait que les quatre représentations, mises bout à bout, constituent une tentative d'enquête introspective sur l'être moliéresque dans son rapport au monde. Louis XIX riait "jusqu'à s'en tenir les côtes", lors de la première (1663) de L'Ecole des femmes.Il y a de quoi. La pièce, diaboliquement drôle, s'attache à une véritable sociologie des passions amoureuses, la jalousie y étant cultivée comme un des beaux-arts. Arnolphe, homme d'âge mûr, élève sa pupille Agnès dans l'ignorance afin qu'elle fasse une épouse sur mesures. Mais arrive le jeune Horace... Il apparaît ici que l'homme fait et le jeune chien - autrement dit le cocu et le cocueur - forment un couple maudit indissociable. Dans la psychologie des profondeurs, nous sommes près de L'Eternel Maride Dostoïevsky, pas moins. Cela est désigné en scène au cours d'un emportement musculaire et nerveux qui rend bien compte des affects au travail dans chacun des personnages. Le mérite de Vitez est de monter en épingle le désir-faim incessant qui, de la tête aux pieds, saisit les créatures de Molière. Quant aux thèses d'Arnolphe sur l'élevage des femmes, on comprend qu'elles suscitent plus que jamais l'hilarité. Etonner avec Le Tartuffen'est pas simple, Planchon ayant pris une solide hypothèque sur le contenu socio-politique latent de la pièce. Vitez s'oriente vers "l'étrange visiteur". A la manière du Théorèmede Pasolini, Tartuffe serait un beau jeune homme, révélant à elle-même une famille structurée à l'image de la France gérée par le roi-comptable. Idée scintillante, qui prolongerait l'athéisme supposé militant de Molière, jusqu'à élever Tartuffe au rang d'une sorte de Christ surnommé "l'imposteur". Une idée ne fait pas forcément le renouveau. Ce théorème-là tourne rapidement à la quadrature du cercle de famille ou plutôt le cercle est privé de son centre de gravité essentielle. La thèse sur le papier n'est pas validée en scène. La dépense corporelle de Tartuffe et d'Elmire semble tapageuse. Du coup, l'insidieux de la tentative de séduction mutuelle s'annihile, in fine,quand il la prend, quasi, sur la table. Du moins le pari intellectuel est-il tenu jusqu'au bout, lorsque sur ordre du roi, Tartuffe, roulé dans un suaire, va être dépêché en coulisse. Alceste comme suicidé de la société, c'est un autre coup d'audace. Le misanthrope peut irradier cette intransigeante juvénilité et partir au "désert", tandis qu'autour de lui on s'embarque, tout au plus, pour Cythère. Alceste, piaffant et solaire, bouscule les lignes de force du désir en vase clos. On garde en tête des cris de coqs se disputant la volaille de l'autre sexe. Un désespoir foncier se fait jour dans ce Misanthrope.Le traitement sardonique de Vitez n'est pas le moins émouvant d'une entreprise hasardeuse et violente, qui tient son nerf, justement, d'avancer à tâtons. Dom Juan arbore maintenant le front culminant du Casanova de Fellini. C'est à croire que l'un et l'autre, intellectuels aristocrates, ne se peuvent concevoir qu'en dolichocéphales (c'est-à-dire avec la boîte crânienne allongée). Le premier acte est remarquable par l'économie du jeu. La suite n'est pas à la même échelle. Il y a des hauts et des bas; il est vrai que la pièce voyage sciemment des uns aux autres. Le défaut d'une dramaturgie conséquente sur le chef-d'oeuvre estampillé se révèle au fur et à mesure. On ne peut se contenter du décodage alternatif des formes utilisées par Molière. On espère un véritable point de vue. Dom Juan comme Christ cela s'effondre vite. Une voie féconde n'est qu'esquissée, celle qui montre Dom Juan en état de régression infantile. Il eût été stimulant, en revanche, que soit mise en contradiction délibérée la phase "progressive" de son expérience intérieure, le libertinage dans la pensée. Par ailleurs "la Faucheuse" est en scène et Vitez s'amuse à jouer la Statue du Commandeur. L'inconfort moqueur des "Molière" et la profusion de sens disparates qui s'y donnent carrière, prouvent à l'envi que Vitez n'est jamais là où on l'attend. Il y met même son point d'honneur. Qu'il monte Racine, Claudel, Hugo, Aragon, Kalisky ou Vinaver, il lui faut passer par le grincement et le brouillage des codes. Plus que d'illusoires synthèses où se boucleraient proprement toutes les boucles, nous avons besoin de ces irritations esthétiques, ontologiques, philosophiques. Depuis qu'il campe dans le phare de Chaillot, le théâtre redevient un point de mire farouchement polémique.
Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982" |