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Trouver un langage Pierre Boulez
Je doute que Webern ait eu connaissance de cette phrase. Il n'avait d'ailleurs ni l'insolence ni la précocité de Rimbaud, et on pourrait difficilement rapprocher les deux caractères. Cependant cette injonction résume assez précisément l'effort obstiné de son existence entière. Que reste-t-il d'une oeuvre lorsque, décortiquée, broyée, elle a semblé avoir livré tous ses secrets et ne plus receler aucun mystère utile ? Peut-on s'attacher encore à sa lettre, et à son esprit ? Que peut-elle encore présenter pour retenir, et quels signaux lance-t-elle lorsque l'éloignement s'en empare ? Puis-je la considérer seulement comme l'étoile bénéfique présidant à un moment privilégié ? Comme une source insolite, mais de faible débit ? On n'éprouve certes pas le besoin de redéfinir à tous moments ses points cardinaux, de comparer ce qui fut et ce qui est. La question ne paraissant pas urgente reste suspendue; provoquée, elle ne suscite qu'une réponse discrète et dilatoire... Mais face au hasard soudain d'un miroir, la réaction spontanée révèle, trahit plutôt, une attitude que l'on n'aurait point songé à définir. Donc... L'immédiateté a disparu, c'est vrai, cette aide directe fournie par l'exemple; l'exemple réfléchi, analysé, passé au prisme de la révélation. En soi, pas d'oeuvre plus simple, plus limpide; elle se présente absolument sans mensonge et sans duplicité, totalement visible, transparente, naïve. Quelques clefs, et tout est vu, démonté: le magicien a livré les rares secrets de ses ressources visibles. Quelle candeur ! Mais aussi quelle obstination, et quelle ascèse ! Rien qui ne tende à un but unique: trouver un langage, trouver une forme. Plus, probablement, que chez n'importe quel autre compositeur, l'oeuvre se définit, avant tout, par elle-même, par ce qu'elle représente d'irréductible quant au rapport du langage et de l'expression. Impossible de commenter, sinon à partir de la technique elle-même et de l'organisation interne. Il n'est que de lire la littérature didactique de Webern, destinée à ses proches - conférences ou lettres - pour que saute aux yeux l'obstination à parler non du pourquoi, mais du comment. Point de velléités esthétiques,de descriptions d'intentions morales,pas d'excuses ou de refuges sociologiques.Lui importe l'insertion de son langage dans l'évolution historique du langage: cela, oui, est crucial. Quant aux rôles d'infirmière, d'ange gardien, de prophète, etc., que pourrait jouer la musique, il n'en a cure; il n'a - par effacement, par désintérêt, par orgueil - jamais parlé de ces déguisements, de ces parades dont la plupart de ses contemporains ont été si friands. Pour lui, manifestement, une seule question reste la bonne, l'essentielle, qui remet toutes les autres à leur niveau de bavardage quotidien et inutile. Cette question reste, comme la formule Rimbaud, l'inconnu en lui qu'il doit transmettre et que, seule, une forme nouvelle saura saisir. Obsession de la mise en forme: de plus en plus rigoureuse, et en même temps de plus en plus organique. La référence à Goethe est constante; I'oeuvre croît comme un organisme végétal: "La tige est déjà contenue dans la racine, la feuille dans la tige, et la fleur, à son tour, dans la feuille: variations sur une même Idée." Lire les lettres de Webern à propos de ses oeuvres, c'est lire les commentaires de Van Gogh sur ses tableaux: une description littérale, qui peut sembler triviale parce qu'elle se refuse à "l'envolée", attachée qu'elle reste à prendre des repères concrets et à s'en tenir là. L'évolution de Webern, c'est l'acuité de plus en plus grande de la saisie, la lutte, maniaque presque, pour maîtriser la croissance de l'Idée, l'exigence vis-à-vis de la mise en oeuvre et de la méthode. Il obéit quotidiennement à ce précepte exorbitant:"Vivre, c'est défendre une Forme"... Comme cela peut sembler détaché des problèmes de son semblable, de son frère ! Comme cela peut faire songer à l'injonction fameuse et dernière: Ne touchez pas mes cercles ! Quoi ? Pas la moindre considération d'ordre trop humain ? Seulement l'obsession de s'exprimer, lui - et lui seul - dans une formeadéquate ? L'art pour l'art ? Le narcissisme ? Le repliement ? L'enfermement ? Hamlet roi des espaces, encore qu'enfermé dans une coquille de noix ?Souvent, face à la musique, l'homme a besoin d'un prétexte pour en éluder le secret, en évacuer le mystère. Tout devient explicable si on donne à la musique un rôle: de parade politique, de compassion humanitaire, de rêverie dilatoire, de paradis artificiel. A cause des textes sur lesquels elle s'est greffée, la meilleure musique a l'air parfois de se prêter à ce genre de subterfuges. La musique de Webern refuse absolument le prétexte. Si, par elle, on rejoint l'Ordre du Monde,ce sera sans la béquille des détournements idéologiques; ce sera par elle-même, à travers son ordre, l'ordre qu'elle établit dans son existence même. La Vérité de la Forme: autrement redoutable que les touffeurs du relatif...
"Trouver une langue" dit Rimbaud... Cela, sans aucun doute, Webern l'a accompli. Un regret ? Oui ! Je veux citer ce que l'adolescent attendait du Voyant: "Si ce qu'il rapporte de là-basa forme, il donne forme; si c'est informe, il donne de l'informe." ... dialogue des morts... pour élaguer le sourd, pour susciter le vif !
Source : "Festival d'Automne à Paris 1972-1982" |