La terre et les dieux
(...) Le théâtre d'exorcisme

par Shen Fuxiang


Le théâtre d'Anshun appartient aux théâtres d'exorcisme. Ceux-ci sont sans doute la plus ancienne forme de théâtre en Chine: si l'on remonte le cours de leur histoire, ils ont commencé dès la société primitive. Sur un plat en poterie peinte retrouvé en 1978 dans la province du Qinghai sont dessinés cinq personnages portant des cornes d'animaux sur la tête et des queues de bête derrière le dos. C'est une scène d'hommes préhistoriques déguisés en "animaux surnaturels" pour demander le bonheur et expulser les pestilences. On peut y voir l'indice d'un exorcisme primitif issu de la conscience religieuse du totémisme. Ce rite, apparu avec le totémisme, est différent du taoisme, plus tardif, et du bouddhisme, venu de l'étranger; il a pris forme et s'est développé avec la religion primitive.

Un masque très ancien, découvert au Xinjiang au début de 1979, est une preuve historique supplémentaire de l'existence de masques dans la société primitive. A l'automne 1979, dans le Hebei, furent mis à jour des hommes en pierre avec une tête d'animal, vestiges archéologiques qui montrent que l'on mettait des masques et que l'on se déguisait pour incarner des animaux surnaturels.

D'après la mythologie sur les temps les plus anciens, les trois enfants de Zhuanxu devinrent après leur mort des esprits des pestilences. L'un habitait le Yangtse et il était devenu un esprit malfaisant, un autre habitait la rivière Ruo et il était devenu une tortue qui crachait du sable mortel, le troisième habitait dans les demeures des hommes et il terrifiait les enfants. Aussi, sous la dynastie Zhou, il y avait des rites d'exorcisme et des rites funéraires pour chasser les maléfices: "Les fiangxiangshiportent des peaux d'ours, quatre yeux dorés, des vêtements sombres et pourpres, conduisent cent esclaves et exorcisent en parcourant les demeures et en détruisant les miasmes", est-il écrit dans le Rituel des Zhou,qui ajoute: "Ils frappent de tous côtés avec une lance et détruisent les monstres." Les "quatre yeux dorés" montrent qu'il y avait un masque avec quatre yeux peints dessus. En été 1978, dans une tombe du Hubei, furent découvertes des peintures murales où l'on peut voir l'aspect de ces fangxiangshidétruisant les monstres. Il y a deux fangxiangshi,avec un corps petit par rapport à la tête, portant un masque étrange et dansant en tenant des armes. A gauche et en bas, on voit quatre danseurs déguisés en animaux surnaturels. Toute la peinture cherche à impressionner et à faire peur.

Sous les Han, ce rite devint un exorcisme dans les palais. Il avait lieu à la fin de l'année pour "chasser l'ancien et accueillir le nouveau" (commentaire du Livre des rites). "Au solstice d'hiver avait lieu un grand exorcisme pour chasser les pestilences." Pour cet exorcisme, sous les Han, un fonctionnaire choisissait cent vingt garçons de 10 à 12 ans qui portaient un turban rouge, des habits noirs et un tambour sur le dos. Les fangxiangshi,conduisant douze animaux surnaturels et tenant des torches, hurlaient et dansaient. Les enfants et le fonctionnaire qui les commandait chantaient à l'unisson. Ils chassaient les démons par la porte principale. Mille cavaliers partant du palais tenaient de grandes torches qu'ils allaient jeter dans la rivière Luo. Zhang Heng, dans sa description de la capitale de l'Ouest, note l'aspect imposant de cet exorcisme à son époque: "Ces torches qui chevauchaient, telles des étoiles filantes, poursuivaient les pestilences aux quatre orients. Puis les torches étaient jetées dans la rivière Luo. Qu'elles aillent jusqu'au ciel et là coupent le pont qui communique avec notre monde."

Sur les pierres peintes des Han, on peut voir l'aspect magique et terrifiant de ces exorcismes, comme dans la tombe découverte en 1954 au Shandong.

Ensuite ce rite est devenu plus populaire, avec un aspect divertissant. Sous la dynastie Jin, le bouddhisme s'étant répandu, les fangxiangshi,maîtres de cet exorcisme, se sont peu à peu transformés en divinités protectrices du bouddhisme. Dans un ouvrage célèbre qui décrit ce qui se passait dans la moyenne val lée du Yangtse tout au long de l'année, on note que les villageois, frappant des tambours accrochés à la ceinture, portant des masques et déguisés en gardiens célestes bouddhiques des quatre orients, chassaient les pestilences. D'après les témoignages écrits et archéologiques, l'aspect plus populaire de ces exorcismes est manifeste dans cette région.

Sous la dynastie Tang, l'exorcisme se théâtralise. On le mentionne souvent dans les poèmes et les livres de notes des Tang et des Song. Dans les deux ouvrages qui décrivent la capitale des Song, il est dit que dans le palais des Song du Nord il y avait jusqu'à mille personnes qui y participaient. La nuit du Nouvel An, les gens de la maison de l'empereur portaient des masques, des habits multicolores et prenaient lances et drapeaux; des généraux de la garde se déguisaient en dieux des portes. On choisissait dans le conservatoire de musique et de danse des hommes à l'allure imposante pour, revêtus d'une armure, incarner les généraux célestes. Un homme gros jouait le juge des enfers; d'autres représentaient Zhong Kui, le dominateur des esprits, sa soeur, les dieux du sol et du feu, les maisons du zodiaque, les messagers et les guerriers célestes. Ils sortaient de l'enceinte impériale au milieu d'un vacarme terrible de cris et de percussions pour chasser les pestilences du palais. Malgré le temps qui nous en sépare, on peut imaginer combien cette cérémonie devait être impressionnante et ne le céder en rien à celle de l'époque Han. Ce qui mérite d'être noté, c'est qu'alors les esprits gardiens du bouddisme de la dynastie Jin ont été remplacés par des dieux de la religion populaire chinoise, dieux des portes, du sol, du feu, Zhong Kui; et que beaucoup se retrouvent parmi les personnages du théâtre d'Anshun, si bien qu'on peut penser que déjà sous les Song cet exorcisme avait pris un aspect théâtral.

D'après le chapitre sur les divertissements d'un livre des Song, il est clair qu'à cette époque le théâtre d'exorcisme existait déjà à l'état embryonnaire, puisqu'on mentionne une représentation pour exorcisme qui comportait une intrigue et des parties chantées et parlées. C'est le plus ancien témoignage écrit d'un théâtre d'exorcisme.

Que l'époque où ce rite d'exorcisme s'est transformé en un théâtre d'exorcisme remonte aux Song est manifeste d'après un texte du poète Lu You (1125-1210): "Dans le village de Xiagui on porte des masques et on avance ensemble pour former une troupe qui comprend jusqu'à 800 personnes; vieillards et jeunes, femmes et hommes, personne n'est sans masque, ce qui est très impressionnant." Le fait qu'ils formaient une troupe indique une ressemblance avec le théâtre d'Anshun, sur une plus grande échelle puisque les personnages masqués étaient beaucoup plus nombreux; il n'est pas possible qu'il n'y ait pas eu un spectacle.

A partir des Song, le théâtre d'exorcisme s'est rapidement développé; du palais et de l'armée, il a gagné les milieux populaires et a donné nombre de formes différentes, avec une grande division entre "exorcismes militaires" et "exorcismes populaires". A cause des particularités locales, la volonté de mettre l'accent sur l'aspect éducatif a fait développer dans certaines régions la représentation d'histoires; ailleurs, le rôle prédominant des médiums a mis en valeur l'invitation des dieux et leur incarnation médiumnique; ou encore l'incorporation de danses folkloriques a donné à la représentation, avant tout, l'aspect d'un rite pour accueillir l'an nouveau. Dans les provinces du Shaanxi et du Shanxi, cela s'appelle le "spectacle masqué des maîtres"; dans celles du Anhui, du Hubei, du Hunan, du Jiangsi, cela s'appelle "spectacle d'exorcisme" ou "chant d'exorcisme"; ailleurs c'est le "spectacle de l'autel de cendres". Mais quel qu'en soit le nom, c'est toujours un théâtre d'exorcisme dont le but est de chasser les démons et de remercier les dieux; le thème en est religieux et historique et la représentation comporte des masques.

(La suite de ce chapitre envisage toute une série defaits qui tendent à montrer que ce théâtre masqué d'Anshun aurait été introduit dans la région par les soldats-laboureurs commandés par Fu Youde, envoyés au début de la dynastie Ming pour pacifier la région, en 1381 puis de nouveau en 1388, et qui reçurent l'ordre de s'établir dans cette région stratégique du sud-ouest de la Chine pour la contrôler. En effet, ce théâtre n'existe que parmi les Han et dans les villages dont le nom actuel montre qu'il s'agissait au début d'un campement ou d'une fortification militaire; la ville d'Anshun aurait été fondée à l'époque; les habitants portent encore des vêtements de la dynastie Ming; et certains vestiges archéologiques comme quelques documents écrits corroborent cette hypothèse. Un des points intéressants est que ce théâtre à caractère religieux pourrait être rapproché de spectacles apparentés de la province du Anhui, d'où étaient originaires le fondateur de la dynastie Ming et une grande partie de son armée.)

 

(...) Les masques

 

 

Source : "Chine"
Ed. Festival d'Automne à Paris, p.58-59
Paris, 1986, 111 p.

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