La terre et les dieux
(...) Les masques

par Shen Fuxiang


Leur fabrication

Les masques forment la marque distinctive et l'aspect sacré de ce théâtre. Ils sont sculptés en bois et peints. Le meilleur arbre est le giroflier, dont le grain est fin, le bois serré et léger. Ensuite vient le peuplier, qui est mis à bouillir dans des marmites, dégrossi alors qu'il est encore humide, puis sculpté finement une fois sec, et qui peut ainsi se garder longtemps sans se fendre.

Un tronc est scié en segments d'un pied et demi, puis il est fendu en deux dans le sens longitudinal et évidé pour former la base. Certains artisans collent alors dessus un modèle sur papier à partir duquel ils sculptent. Mais beaucoup plus nombreux sont ceux qui travaillent de tête, sans dessin. Ils tracent au milieu une ligne verticale, le long de laquelle ils percent trois ouvertures correspondant respectivement au bord de la coiffe, aux narines et à la bouche; puis, à partir de ces trois parties, ils sculptent le reste. Ensuite le masque est peint et enduit de laque transparente ou d'un vernis. Enfin on fixe les petits miroirs ronds sur la coiffe et sur les décorations de côté, puis la barbe. Les miroirs sont retenus par de petites pinces. Les barbes sont en cheveux, en crin de cheval ou en poils de porc; certaines sont en fils de chanvre; les barbes rouges nécessitent toute une opération de teinture pour que la couleur reste brillante et ne déteigne pas avec le temps.

Comme on sculpte dans la masse d'un tronc, les décorations de côté au niveau des oreilles sont fabriquées à part, et portent une marque pour qu'elles soient bien accolées au masque qui convient. Elles sont fixées par de la ficelle. Le masque est alors achevé.

 

Les rites pour l'intronisation, l'ouverture et la fermeture des malles

Quand le masque est achevé, il ne peut pas être immédiatement utilisé, il faut d'abord l'introniser. Il s'agit d un rite qui confère "la vie" à ce masque de bois, qui devient alors une "divinité".

L'intronisateur est ordinairement le sculpteur, qui dispose tous ses masques en un lieu donné, si possible sur un autel; puis il tue un coq rouge et avec son sang marque des points sur le masque, en récitant une prière précise de 46 vers pour inviter les esprits à descendre sur terre et à venir; il ouvre successivement avec le sang du poulet les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, les mains et les pieds. Les masques sont alors devenus une incarnation des esprits, on ne peut plus les mettre n'importe où. Ils sont conservés dans une malle spéciale, dans laquelle on place parfois une petite poupée de bois qui garde le fond de la malle. Chaque année, lorsqu'on doit s'en servir, on leur offre du thé et du riz blanc avant d'ouvrir la malle; la représentation terminée, on accomplit un rite qui consiste à sceller la malle avec des bandes de papier rouge; ensuite, n'importe qui ne peut plus l'ouvrir à sa guise. Si la malle a été ouverte sans accomplir ce rite et si cette année-là quelqu'un meurt ou tombe malade dans le village, on se demandera s'il ne faut pas l'imputer à ce sacrilège. Pour faire le relevé des masques, j'ai dû être persuasif, puis brûler de la monnaie d'offrande en papier et faire des offrandes de nourriture afin qu'on ouvre les malles et me laisse les photographier. Rite et théâtre d'exorcisme forment en effet un ensemble.


Le nombre de masques

Il est très difficile de donner un chiffre pour l'ensemble de la région d'Anshun, d'autant plus qu'on ne cesse pas d'en faire de nouveaux et de les compléter. Mais on peut faire une déduction approximative: plus de 120 villages de la région ont une troupe de théâtre et chacune doit avoir une série complète pour une pièce, ce qui monte au plus à une bonne centaine, et au moins à quarante ou cinquante. On peut donc en conclure que le nombre total des masques dépasse les dix mille.

Ils sont fabriqués par différents artisans répartis dans la région et il est très rare d'en voir deux qui soient exactement pareils. Les variantes sont très nombreuses, chaque sculpteur a son style, ce qui montre la richesse créative de ces artistes populaires et leur extraordinaire niveau esthétique.

Certains ont décrété qu'il n'y avait pas de masque en Chine. En effet, si l'on ignore le théâtre masqué d'Anshun, on passe à côté d'un trésor de l'art populaire qui a une longue histoire et dont les créations sont innombrables.


Les styles de masques des généraux

On a cinq types de masques correspondant aux cinq types de personnages: généraux qui ont aussi un rôle civil, généraux guerriers, vieux généraux, jeunes généraux et femmes générales. Les artisans les appellent "les cinq visages colorés". Ce sont eux qui ont les visages les plus variés puisqu'ils comprennent des vieux, des jeunes et des femmes. On peut aussi les diviser en généraux du côté des bons et généraux du côté des méchants.

Pour les hommes, les yeux sont les plus importants, ils sont exagérés pour en accentuer l'énergie vivante; les yeux des femmes se réduisent presqu'à une ligne, on les appelle des yeux de phénix. Pour les sourcils, on dit "ceux des jeunes généraux sont comme une flèche, ceux des femmes générales comme un fil courbe et ceux des généraux guerriers comme un brasier ardent". Ce n'est évidemment pas une règle absolue, mais la plupart des artisans respectent ce principe. Les ailes du nez et les sourcils se conjugent avec les yeux pour exprimer la personnalité du personnage; chez les généraux guerriers, on y ajoute deux boules de chair pour souligner leur courage et leur énergie. Les bouches sont très diverses. On dit que "le ciel enveloppe la terre" si la lèvre supérieure recouvre la lèvre inférieure, ceci pour donner une impression de vigueur et de férocité; et que "la terre enveloppe le ciel" quand au contraire la lèvre inférieure recouvre la lèvre supérieure, pour exprimer une force imposante et ardente. Parfois les dents sont dissimulées, parfois elles apparaissent à moitié, parfois complètement. La plupart des généraux du parti des méchants ont deux incisives qui dépassent (des fangs)mais il y a aussi des généraux du parti des bons qui en portent pour montrer leur violence.


Les magiciens

A part les cinq types de généraux, il faut ranger parmi les masques assez nombreux ceux des magiciens, qui ont des caractéristiques propres. Plusieurs apparaissent dans chaque pièce, ils font toujours partie des intrigues du répertoire. Dans La Pacification de l'Ouest,on en a plus de dix: le magicien au visage de fer, le magicien au bol à aumône volant, le magicien oiseau-éclair, le magicien-buffle, le magicien au bec de coq, le magicien à la bouche de poisson, etc. Les formes et les couleurs des visages sont très variées. Un même magicien est représenté de façons très différentes suivant les artistes, ce qui explique ces formes si nombreuses. J'ai pu ainsi voir sept exemples de masques du magicien au bec de coq et de celui à la bouche de poisson, venant de lieux variés: ils étaient tous différents. L'un avait un visage entièrement humain et son côté fantastique était concentré sur sa bouche: à sa lèvre supérieure, on avait ajouté un bec de poulet; un autre avait une tête de poulet et seul le nez qui ressortait était humain, un autre n'avait plus aucune caractéristique humaine et seule sa coiffe indiquait qu'il s'agissait d'un magicien.

Parmi les masques de ce théâtre, ceux des magiciens ont des formes beaucoup plus libres il n'y a pas de forme fixe; l'artiste peut laisser libre cours à son imagination. Aussi c'est surtout dans ce domaine que s'expriment la richesse créatrice et les particularités individuelles.



Les clowns et les simples soldats

Les masques de clowns s'appellent "bouches tordues" ou "les Miao aux bouches tordues"; ils représentent un visage laid à la bouche de travers, avec un regard pas franc, un nez morveux, des touffes de barbe sur les joues, ce qui est évidemment une ridiculisation des Miao; et nous y voyons la trace d'un mépris nationaliste légué par l'histoire. Sûrement, un jour, avec l'évolution du temps et une meilleure connaissance réciproque, la forme des bouches tordues sera abandonnée par les paysans eux-mêmes.

Par exemple, dans La Pacification de l'Ouesttelle qu'elle est jouée dans le village de Caiguan apparaissent plusieurs clowns: "l'opiomane", "le coureur", "la bouche en cul de poule"; on fait la satire de tout ce qui le mérite, sans se soucier si ces personnages modernes auraient pu apparaître dans une histoire qui se passe sous la dynastie Tang. Le masque de l'opiomane représente un drogué aux cheveux longs qui bâille, avec le nez pointé vers le ciel; il porte un bonnet mis n'importe comment, si bien qu'on croirait qu'il sort de son lit; il a une touffe de barbe sur la joue gauche. C'est une caricature réalisée par un artiste populaire qui a su saisir et parfaitement exprimer les caractéristiques peu attirantes des drogués. Le "coureur" porte d'épaisses lunettes, de longues moustaches, il a un air de faux jeton, sa bouche ouverte laisse voir ses dents, il a tout à fait l'air d'un type rongé de désirs. La "bouche en cul de poule" n'est pas facile à représenter, on sculpte une boule rouge dans sa bouche pour indiquer qu'il a du mal à faire marcher sa langue. L'admirable est que les paysans comprennent parfaitement le sens de ces formes, c'est véritablement un langage artistique qui leur est propre.

Les simples soldats étant le plus souvent joués par des enfants, les masques sont alors relativement petits. Comme ils interviennent beaucoup, leur emploi est fréquent. Bien qu'ils ne soient pas des officiers importants, ils doivent avoir des traits distinctifs très nets. Ils se répartissent en deux types: ceux qui sont du côté des bons ont une physionomie enfantine, leurs cheveux sont noués en deux couettes sur la tête, et ils ont souvent un visage souriant, blanc ou rouge; ceux qui se battent du côté des méchants ont un air féroce, certains portent de longues canines, ils ont des couettes ou un chapeau, leur visage est bleu ou noir, parfois avec des traits dessinés; l'idée est de leur donner une apparence étrange et clownesque, car les artistes populaires ont des sentiments simples et un point de vue très tranché sur ceux qu'ils aiment ou haissent.



Les fidèles et les bons

Parmi les masques, certains ne peuvent être classés parmi les types de guerriers: ce sont le dieu du sol, la vieille mère, les vieillards, les bonzes; la plupart sont empreints de bonté. Caractéristique à cet égard est le dieu du sol, représenté en vieillard à la barbe blanche, portant un chapeau avec un motif de l'objet de cour appelé "suivant vos désirs". Son visage peut être blanc, rouge ou rose; sa barbe est le plus souvent blanche, elle peut aussi être noire, mais de toutes façons les traits sont ceux d'un très vieil homme. La façon de rendre la vieille mère est très particulière; elle porte souvent sur la tête un turban en forme d'autel à l'intérieur duquel on a sculpté une fleur de lotus et un jeune enfant, comme si le créateur de ce masque avait voulu traduire l'essentiel du mot "mère"; mais il faudrait encore faire des recherches pour expliquer cette sculpture. (Ne s'agit-il pas de la "déesse Guanyin porteuse d'un enfant", représentée assise sur une fleur de lotus, qui est symbole de mansuétude et d'amour maternel et qui a été ainsi transformée, puisqu'il fallait tout exprimer dans le masque?) Le vieillard et le bonze sont le plus souvent souriants.

Ces masques contrastent avec ceux des généraux, qui expriment la force, la haine, le courage, et ils permettent une plus grande variété dans l'expression des sentiments et le registre des visages.



Un monde animal charmant

Bien qu'ils ne soient pas des personnages importants et n'apparaissent que lorsque l'intrigue le demande pour jouer un rôle mineur, comme celui des gardes, les animaux forment un ensemble particulier, créé par des artistes populaires qui les aiment et les connaissent bien.

Pour La Pacification de l'Ouest,telle qu'elle est jouée au village de Caiguan, il y a beaucoup de masques d'animaux. Viennent-ils de ceux qui représentent les douze années et qui figuraient dans les anciens exorcismes? Lesquels sont anciens? Lesquels ont été ajoutés par la suite? Ce sont là des questions qui restent en suspens. A Caiguan, il y a un artiste animalier remarquable, c'est pourquoi apparaît ici tout un monde captivant. Il y a dans cette pièce le dragon d'or, le dragon noir, la licorne, le lion noir, le boeuf, le buffle, le cheval, le cochon, l'écureuil, le singe, le tigre, en tout plus de dix animaux. Bien que, dans cette représentation, il s'agisse d'animaux surnaturels qui sont des esprits, le sculpteur s'est basé sur sa connaissance des animaux pour leur donner un côté touchant et ajouter sa note personnelle. Il les a humanisés en faisant exprimer par chacun d'eux un sentiment particulier.

La comparaison entre le boeuf et le buffle montre le talent du sculpteur. Il a saisi la différence entre ces deux têtes de bovidés tout en exagérant chaque fois les yeux pour garder l'unité de style avec les autres masques. Le boeuf a des traits fins, donne une impression de douceur, tandis que le buffle est sculpté comme à grands coups de hache pour traduire sa force et sa rudesse. Les animaux sont si variés qu'on ne se lasse pas de les regarder.

Dans les autres villages, bien qu'on ne réunisse pas autant de masques d'animaux, il y en a dans toutes les pièces au moins un ou deux qui, de la même façon, montrent le travail attentif des artistes, et on se demande si la valeur de ces masques est inférieure à celle des généraux.



Les couleurs et les traits des masques

En peinture, les couleurs traduisent des sentiments et il en est de même dans les masques de ce théâtre. Le rouge du visage de Guan Yu exprime son audace et sa fidélité. Le noir du visage de Zhang Fei montre son caractère direct et emporté. Le blanc du visage de Cao Cao traduit sa félonie. Mais les couleurs de ces masques ne sont pas entièrement limitées par ces concepts. Parfois le blanc exprime la droiture et la fidélité: Liu Bei et Yue Fei des visages blancs; tandis que le rouge peut indiquer la cruauté et la violence: certains chefs barbares ont un visage rouge.

Le bleu et le vert, couleurs froides, sont pour les personnages qui ont un caractère mystérieux et étrange; avec leurs canines qui ressortent, ils ajoutent au spectacle une atmosphère terrifiante et imposante. Certains visages très particuliers, appelés "visages du yin et du yang" sont en deux couleurs avec une division gauche-droite ou haut-bas.

Le registre de ces masques diffère des maquillages de l'opéra de Pékin, malgré quelques ressemblances qui s'expliquent par le fait que celui-ci et le théâtre d'Anshun ont repris certains élements aux mêmes opéras locaux, et il est difficile de préciser où se situe l'antériorité.

Certains masques ne portent aucun dessin, ils sont entièrement blancs, ce sont surtout ceux des jeunes généraux et des femmes générales. Par contre, ceux des généraux guerriers méchants ont des dessins particulièrement fouillés, qui sont soit abstraits, soit inspirés de formes réalistes et représentent des papillons, des poissons, etc. Celui de Cao Cao, lui, ne comporte que quelques traits fins.



Les masques d'exorcisme: le tigre et la panthère au rugissement de tonnerre

Les masques d'exorcisme sont accrochés au-dessus de la porte des maisons pour chasser les démons. Bien que les superstitions aillent aujourd'hui en régressant, certaines vieilles personnes ont gardé l'habitude de suspendre sur leur porte un masque qui comporte des éléments décoratifs.

Le théâtre local a emprunté ces masques d'exorcisme avant tout pour représenter le tigre, en y apportant quelques modifications ou en les reprenant tels quels. Dans le village de Nanshan, la mâchoire inférieure est articulée, ce qui donne un aspect plus vivant. Ces masques d'exorcisme sont aussi utilisés pour représenter la panthère au rugissement de tonnerre que chevauchent beaucoup de généraux dans le théâtre d'Anshun, monture douée d'une force surnaturelle qui, en cas de danger, hérisse sa crinière et peut souffler par les narines en faisant un bruit de tonnerre pour faire perdre courage à l'ennemi. Ce masque est lui aussi semblable aux masques d'exorcisme, mais n'a ici pour fonction que de représenter cette panthère au rugissement de tonnerre.



Les masques interchangeables

L'emploi du masque semble un handicap au théâtre; c'est pourquoi certains pensent qu'il est un vestige de la première période de l'histoire théâtrale. Mais si l'on y regarde de plus près, on s'aperçoit que le masque exagère les traits, permet de typer les personnages et correspond mieux à l'esprit du théâtre comme au goût des paysans pour embellir la réalité. En outre, on peut ainsi n'avoir que quelques acteurs pour jouer toute une pièce, ou plusieurs acteurs pour jouer un seul personnage, puisqu'il suffit de changer de masque, ce qui serait impossible avec le maquillage; et c'est sans doute une des raisons de la survie de ce théâtre d'Anshun jusqu'à nos jours.

Mais la fabrication des masques coûte cher, ce qui limite leur nombre. Aussi le même sert-il pour plusieurs personnages. Deux masques aux traits semblables sont interchangeables: celui de Zhuge Liang, par exemple, est utilisé pour Hujing De.

Le même masque est employé pour deux personnages dont les textes disent qu'ils se ressemblaient: comme Wei Wentong aurait ressemblé à Guan Yu, son masque dans le village de Tangguan sert pour Guan Yu dans celui de Guojiadun. Ce phénomène est encore plus fréquent dans le cas des personnages secondaires.

Dans le village de Shaojiashan, la troupe joue trois pièces pour lesquelles elle emploie le méme jeu de masques. Celui qui dans une pièce sert pour un personnage sera utilisé dans une autre pour un personnage différent. Comme la plus grande partie du texte est à la troisième personne, le public ne peut pas les confondre, si bien qu'il y a des généraux morts à la guerre trois jours auparavant dont le visage réapparaît pour devenir celui d'un autre, sans que le public s'étonne de cette "résurrection".



Les motifs de dragon et de phénix

La première fois que l'on regarde les masques d'Anshun, ce qui frappe avant tout ce sont les motifs de dragon et de phénix, qui, sous les dynasties Han et Tang, ne figuraient pas sur les coiffes; et si, à partir des Ming, on en trouve, ils n'ont pas du tout cette apparence. En effet, les masques d'Anshun ne sont pas entravés par des considérations historiques, leur expression est très libre et les artistes n'ont recherché qu'un effet esthétique.

La plupart des coiffes masculines ont des dragons qui passent à travers les autres motifs décoratifs, apparaissent puis disparaissent, mais leur tête et leur queue doivent être représentées en entier. La tête peut être de face ou de profil, ronde ou carrée, toutes les variantes sont possibles. Des artistes, jouant avec ces possibilités, harmonisent ce motif avec les miroirs ronds pour représenter deux dragons qui essayent d'attraper une perle brillante. ll y a au moins quatre ou cinq paires de dragons. C'est le personnage de Li Shimin qui en a le plus: on lui sculpte dix-huit dragons dorés dans la coiffe à cause de l'histoire des dix-huit princes rebelles.

Les coiffes féminines ont des décorations représentant des phénix qui dansent en volant pour produire avant tout un effet de beauté. Ils sont groupés de telle façon qu'ils évoquent "deux phénix tournés vers le soleil" ou "des phénix volant au-dessus des pivoines", etc. Parfois on y adjoint des dragons, selon l'adage "le dragon et le phénix annoncent le bonheur". Seules les coiffes masculines de Guan Yu et Weichi Gong comportent des phénix parce qu'on dit d'eux qu'ils ont "des yeux rouges de phénix".

Ce sont là des motifs fréquents dans l'art populaire traditionnel chinois, mais ils sont utilisés dans les masques d'Anshun encore plus qu'ailleurs pour donner un effet de richesse imposante.



Les motifs stellaires

La plupart des personnages sont des étoiles ou planètes descendues sur terre. Cette croyance se retrouve dans toute la littérature populaire orale ou écrite en Chine.

Dans La Pacification de l'Ouest,Xue Dingshan et Fan Lihnu étaient les étoiles du Garçon d'Or et de la Fille de Jade dans le ciel. Comme ils eurent une liaison, ils furent condamnés à s'incarner sur terre. Au moment de quitter sa demeure céleste, Fan Lihua rencontra l'étoile du monstre Yang qui, croyant qu'elle s'intéressait à lui, la poursuivit jusque sur terre, et c'est ainsi qu'elle a connu un "amour triangulaire".

Comme dans la fabrication des masques, les artistes s'appuient sur les oeuvres de la littérature populaire, ils montrent dans les coiffes les étoiles correspondantes. Yue Fei est l'incarnation de l'étoile de l'Oiseau-roc, dans sa coiffe on représente donc cet oiseau qui ressort sur un fond de dragons. Lu Bu, Ma Chao, Luo Cheng, Xue Rengui, Yang Liulang, Di Qing sont des incarnations de l'étoile du Tigre blanc, Su Baotong est celle de l'étoile du Dragon vert, etc.

Suivant les artistes, ces motifs stellaires soit sont tout à fait au-dessus, soit occupent l'ensemble de la coiffe. Par exemple, pour Yang Linlang, dans un village on ne représente que la tête du tigre, dans un autre l'ensemble de l'animal. L'emplacement varie aussi. Pour le chef barbare qui incarne l'étoile du Dragon de feu, certains sculpteurs placent le dragon dans la coiffure, mais beaucoup d'autres, pour le distinguer des autres dragons décoratifs de la coiffure, le mettent sur l'arête du nez.


Les motifs fastes

Au cours de la période du Nouvel An, les paysans ont coutume de tenir à s'entourer de ce qui est faste, et puisque les représentations de théâtre ont lieu à cette époque, elles sont liées à cette coutume. C'est pourquoi les masques recourent à de nombreux motifs fastes dont le sens s'explique par homophonie. Il y a des pies et des papillons parce qu'en chinois cela signifie "beaucoup de joie (pie) et beaucoup de bonheur (papillon)"; des poissons et des fleurs de lotus ensemble parce que cela évoque "l'or et le jade remplissent la maison". Dans la coiffure de Cheng Yaojin, il y a un papillon avec une pièce de monnaie sous chaque aile et le caractère "longévité" parce que, réunis, ces motifs signifient "le bonheur (papillon) et la longévité l'un et l'autre au complet (pièce de monnaie)". Les plus répandus sont le dragon et le phénix, qui sont en Chine les symboles fastes par excellence. On peut donc dire que les décorations des coiffes tendent avant tout à exprimer la beauté et le bonheur.

A côté de ces motifs les plus courants, d'autres sont particuliers, comme la coiffe qui a tout entière la forme d'un oiseau, ou bien les huit trigrammes des coiffes taoïstes; mais comme ceux-ci ne sont pas très répandus, je n'insisterai pas et leur sens est assez clair pour se passer d'explications.

(L'auteur examine ensuite l'évolution du style des masques. Après les destructions de la Révolution Culturelle, il ne reste que quelques photos des masques de la dynastie Ming et de très rares exemples de masques anciens, mais malgré tout on peut sentir qu'il y a eu une évolution dans le style dont les décorations deviennent de plus en plus fines et nombreuses. La dernière partie étudie le style propre aux principaux sculpteurs actuels.)

 

 

Source : "Chine"
Ed. Festival d'Automne à Paris, p.62 & p.102-106
Paris, 1986, 111 p.

Reset
Up
Down