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Brève introduction
par Yu Qilong
Cet art, dont le public chinois demeure hautement féru, est extrêmement populaire: certaines pièces peuvent être inlassablement vues et revues, certains airs d'opéra sont connus et goûtés de tout le monde; les passages les plus brillants de certains livrets sont devenus partie intégrante du patrimoine culturel et linguistique, et trésor de citations où l'on puise volontiers. La tradition chinoise dans le domaine des arts de la scène demeure parfaitement vivante et vivace, et fait en Chine partie de la vie quotidienne. Les origines de cette tradition sont des plus anciennes et complexes; retraçons-en brièvement la chronologie. Dans la haute Antiquité, poésie, musique et danse tenaient une place importante: on nous assure que dès l'époque de l'Empereur Jaune (environ 25 siècles avant J.-C.!) la musique fut inventée par Linglun. Quelques siècles plus tard, on exécuta des danses à caractère magique pour accueillir les divinités et repousser les démons et les pestilences; le théâtre aurait ainsi son origine dans des cultes médiumniques, chants et danses étant alors l'expression d'un médium en transe. Cette synthèse de chant et danse reste une composante fondamentale de l'opéra chinois; cela expliquerait aussi les danses d'acteurs masqués qui apparurent par la suite, figurant dieux ou démons. Les marionnettes et les ombres, théâtres en miniature, nées plus tardivement, témoignent de cet antique caractère. Il y a peu encore, elles étaient souvent présentées à l'occasion des cérémonies religieuses devant les temples. Dès l'époque des Zhou, soit à partir du XIIe siècle avant notre ère, les souverains utilisaient des orchestres accompagnant les danses rituelles, composés de huit sortes d'instruments: jeu de cloches, lithophone, percussions, flûte (guan)et antique cithare (guqin).Les airs interprétés sont souvent de très anciens refrains populaires ancrés dans les activités agricoles, la chasse, ou bien des odes guerrières. Ces formations survivront, d'ailleurs, jusqu'à la fin de la dynastie mandchoue, à l'aube du XXe siècle, dans les cérémonies savantes confucéennes. Musique et chants antiques ont fortement influencé toute l'évolution artistique chinoise. Les traditions musicales, transmises oralement, étaient la culture vivante des populations agraires. La scène a évolué, il ne faut pas l'oublier, au rythme des fêtes des semailles, des moissons, des anniversaires de dieux tutélaires et des événements de la vie (mariage, décès). Bien plus tard, les orchestres profanes s'enrichiront d'autres instruments, la guitare piriforme (pipa)le violon à deux cordes (erhu),emprunté aux populations des marches, et les progrès de la lutherie permettront l'apparition d'autres formes d'instruments: ruan,luth à trois cordes (sanxian),luth en forme de lune (yueqin)etc. Enfin, lorsque les bourgades des villes se développeront, la vie citadine entraînera le développement d'un grand nombre d'arts nouveaux sur les places et les marchés, dans les débits de boisson. Mais revenons à l'époque des Printemps et des Automnes, puis des Royaumes Combattants (VIIe siècle au IIIe siècle avant J.-C.). On voit déjà apparaître des acteurs spécialisés, musiciens-danseurs qui sont essentiellement des comiques, si l'on en croit plusieurs chroniques.Sous les Han (de -206 à l'an 25 de notre ère), le théâtre chinois s'adjoint une nouvelle composante, les wushu ouarts martiaux: mais dès cette période il comporte, outre des combats et des démonstrations de virtuosité acrobatique, des épisodes narratifs. C'est le baixi ou"programme de variétés". A la même époque remonteraient aussi des formes de théâtre de marionnettes (kuilei). Aux Ve et VIe siècles, alors que la Chine subit l'invasion de différents "barbares" et est morcelée en multiples royaumes du Nord et du Sud, chaque ethnie contribue à sa facon au développement du théâtre, qui avec le temps accumule ainsi des formes spécifiques; les spectacles de "variétés" se diversifient, s'amplifient, évoluent au contact des peuples des Marches de l'Empire ou des étrangers, dont ils s'assimilent nombre d'éléments musicaux. Tout cela contribue à hâter l'évolution et la maturation des arts scéniques, au point que, dès le début de la dynastie Tang (soit vers le début du VIIe siècle), la Cour instituera le Jiaofang, ouConservatoire de Musique, chargé de la formation et du contrôle des artistes: musiciens, chanteurs, danseurs, etc.
Le règne du fameux empereur Minghuang (alias Xuanzong, 712-756) sera l'âge d'or des "variétés" et des arts du chant et de la danse. Une légende veut que le souverain, montant en rêve au Palais de la Lune, ait vu de belles Immortelles, splendidement vêtues, donner une représentation de danses et de chants avec un sublime accompagnement musical. Par la suite, I'empereur fit choix de 300 artistes émérites, ainsi que de plusieurs centaines de belles demoiselles du palais, et créa des troupes de musiciens, chanteurs et danseurs des deux sexes: ce fut le très renommé "Jardin des Poiriers" (recommandons au passage le délectable ouvrage de Jacques Pimpaneau, Promenade au Jardin des Poiriers,admirablement illustré et commenté: c'est la plus belle des introductions à l'opéra classique. Il y a aussi les pages inoubliables de Henri Michaux dans Un barbare en Asie...). A ce "Jardin des Poiriers", le souverain de la Chine ne dédaignait pas de venir parfois donner ses instructions; en tout cas, depuis, le nom de "disciple du Jardin des Poiriers" est resté aux acteurs d'opéra. En outre, dans les coulisses de tous les théâtres chinois, jadis, on trouvait toujours une statue de l'empereur Ming-huang: les comédiens et les chanteurs le considéraient comme leur ancêtre et comme leur saint patron. Par ailleurs, c'est sous les Tang que le bouddhisme fut à son apogée, et que la littérature chinoise brilla d'un éclat particulier. Les poèmes réguliers, la prose classique connurent leur âge d'or, et influencèrent durablement et puissamment l'évolution du théâtre; les chuanqi,histoires fantastiques et merveilleuses, fleuron de l'art narratif de cette période, fournirent des thèmes d'inspiration au chant comme à l'opéra. Enfin, c'est encore sous les Tang que s'épanouit une forme de représentation théâtrale toute proche de l'opéra, appelée canjunxi,ce qu'on pourrait traduire par "comédies de l'adjudant". Sous les Song du Nord (960-1127), le zaju outhéâtre varié, de style populaire, apparaît comme une amplification des "comédies de l'adjudant". On y trouve des saynètes comiques, des variétés avec chants et danses, ainsi que des épisodes narratifs à proprement parler, où le nombre des personnages varie. On commence à utiliser des accessoires de scène (qiemo).A la même époque, les poèmes à chanter (ci)font littéralement fureur: composés sur certaines musiques, ils donneront naissance aux airs musicaux (qupai)de l'opéra; c'est ce qui explique que l'opéra chinois s'appelle également "airs de théâtre" (xiqu).Quant aux livrets du théâtre varié, les uns sont utilisés dans le très officiel Conservatoire de Musique, ce sont les guanoen(livrets officiels); les autres sont l'oeuvre des guildes d'écrivains populaires (shuhui),associations corporatives de compositeurs, de lettrés amateurs et d'auteurs de théâtre, on les nomme changben(livrets à chanter). Sous la dynastie des Song du Sud (1127-1279, ainsi baptisée parce que, ployant sous les invasions, elle s'était repliée au Sud du Yangzi, dans la moitié méridionale du pays, et avait établi sa capitale provisoire, Lin'an, à Hangzhou, le Quinsay de Marco Polo), la création dans le domaine musical et théâtral fait des progrès tout à fait remarquables. Certains artistes, réfugiés à Wenzhou, y réalisent un amalgame entre les formes théâtrales servant à la représentation d'histoires et les chansons, ballades et petits airs du cru: ils produisent ainsi le "théâtre varié de Wenzhou" ou xiwen, ouencore nanxi,théâtre du Sud. Cette nouvelle forme de théâtre, cet opéra du Sud, marque un jalon historique: c'est le premier achèvement formel, la première synthèse complète dans le domaine théâtral. Accessoirement, c'est aussi l'embryon de traditions différentes entre le Nord et le Sud. Enfin, avec l'époque mongole des Yuan (1279-1368), c'est l'ultime évolution de l'opéra chinois, qui parvient à sa forme parfaite et définitive. On compte alors quelque cent vingt écrivains et auteurs de théâtre, dont 150 oeuvres environ nous sont parvenues. C'est l'admirable floraison de chefs-d'oeuvre comme L'injustice faite à Dou Ede Guan Hanqing ou Le dit du Pavillon de l'Ouestde Wang Shifu, qui, depuis des siècles, enchantent et bouleversent les spectateurs. Sous les Ming (1368-1644), on voit s'épanouir à l'envi dans tout l'Empire, en fonction des langues locales, les changqiang oupartitions musicales pour l'opéra; peu à peu se constituent dans les différentes provinces des formes d'opéras variées, avec leurs modes musicaux particuliers. De cette époque date le célèbre kunqiang,issu d'airs et ballades populaires traditionnels; les thèmes de ses pièces sont essentiellement des chuanqiou histoires fantastiques, et l'on peut, à ce propos, souligner quels rapports étroits entretiennent en Chine le théâtre et le roman ou la nouvelle. La plupart des thèmes et des intrigues des pièces de théâtre - et souvent, aussi, des livrets d'opéra - sont, en effet, puisés dans des oeuvres littéraires connues: à l'époque Ming, le grand dramaturge Tang Xianzu, par exemple, écrit quatre chuanqitirés de récits fantastiques des Tang, dont l'épisode principal repose sur un rêve (d'où leur appellation de si da mingmeng,"les quatre grands songes célèbres"). A l'inverse, bon nombre de nouvelles prennent leur source dans le théâtre, ou sont des adaptations de pièces fameuses: ainsi, Voyage en Occidentdu dramaturge Wu Changling, d'époque Yuan, inspirera, sous les Ming, Wu Cheng'en, pour écrire son illustre roman du même nom (en chinois, Xiyouji).Et les conteurs publics des Song et des Yuan ont été les premiers à populariser des aventures des Trois Royaumeset de Au bord de l'eau,cycles narratifs qui vont, au début des Ming, grâce au pinceau inspiré de Luo Guanzhong et de Shi Nai'an, engendrer les romans du même nom. Cette interaction très stimulante, ces emprunts réciproques et constants sont un phénomène littéraire tout à fait remarquable: comme disent les Chinois, on voit fréquemment fleurir deux lotus sur la même tige ! Au début de la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) paraît une multitude d'oeuvres dans le genre du kunqu,à son apogée. Sous le règne de Qianlong (1736-1796), des troupes de théâtre sont créées à la Cour impériale, qui fournit costumes magnifiques, ustensiles, scènes, etc. Les représentations données à la Cour se répartissent en deux genres fondamentaux: le Kunquet le Yiyangqiangou opéra de la capitale (Jingqiang).En l'an 1790, toutes les troupes fameuses de chaque province de l'Empire sont conviées à la capitale pour célébrer l'anniversaire de Sa Majesté; les plus remarquables sont celles du Anhui. Au cours des années 1828-1832, c'est le Handiaode la province du Hubei qui se produit dans la capitale et adopte en partie le programme du Kunqu,du Qinqianget d'autres genres locaux. Airs et techniques de jeu s'assimilent aussi certains éléments populaires: ainsi se forme progressivement le Jingju ouopéra de Pékin, parfaitement achevé, dont le rayonnement se fait alors sentir dans la Chine entière. On voit surgir partout d'extraordinaires maîtres de l'art théâtral, de grands artistes comme Cheng Changgeng, Tan Xinpei et l'illustrissime Mei Lanfang, dont l'influence sur les autres formes d'opéras locaux sera immense. A la fin de la dynastie mandchoue, ces derniers continuent à évoluer: ainsi le Yueju,influencé par l'opéra de Pékin et par le Kunqu,prendra forme, petit à petit, à Shanghai. Depuis trente ou quarante ans, la tradition chinoise a subi une nouvelle évolution, qui parfois s'apparente à une révolution. A côté des remaniements ou réécritures d'oeuvres d'opéra anciennes, il y a eu production de pièces nouvelles reflétant la réalité de la vie contemporaine. Dans certaines régions, des "petits airs" sont devenus opéras; ailleurs, des genres locaux comme le Yuejude Shanghai ont connu, à la suite d'heureux remaniements, un succès sans précédent auprès du public. Enfin, certains genres d'opéra naguère tombés en désuétude, voire en plein déclin, comme le Kunqu,ont retrouvé une nouvelle vie. Il convient de dire aussi quelques mots du statut social des artistes: en Chine comme dans d'autres pays, il fut pendant longtemps lamentable. Durant des siècles, les acteurs, totalement déconsidérés, étaient mis au ban de la société. Sous les Ming, les goulanou esplanades pour bateleurs et comédiens, où se déroulaient les représentations théâtrales dans les bazars, devinrent peu à peu synonymes de maisons de prostitution. Les artistes n'avaient, naturellement, pas l'ombre d'un poids politique, et leurs conditions de vie étaient des plus précaires: combien, même parmi les plus illustres écrivains, périrent dans la misère ! Cet état de choses a changé au XXe siècle, et la Chine moderne (si l'on excepte certaines périodes noires de l'histoire récente, où c'est l'opéra tout entier qui fut menacé dans son existence même) fait beaucoup pour former et entretenir les troupes, nombreuses et souvent remarquables. On ne compte pas moins d'une centaine d'instituts et académies artistiques, et de quelque 3 300 troupes théâtrales, tous genres confondus. Traduction et adaptation Jacques DARS
Source : "Chine" |