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L'opéra
Kunqu
Comme dans ses autres pièces, Tang Xianzu reprend ici le récit d'une nouvelle, "Du Liniang par amour revient à la vie". Ainsi que la plupart des dramaturges de l'époque, il ne cherche pas à mettre en scène un thème original mais à utiliser un sujet connu pour exprimer ses idées et, dans les parties chantées, faire montre de son talent poétique. On lui a reproché de n'avoir pas su tenir compte, dans ces parties en vers, des nécessités musicales. Un lecteur contemporain est, lui, gêné par une langue fort fleurie et "précieuse", si elliptique et si pleine d'allusions qu'il est souvent difficile de comprendre le sens précis, même si l'idée générale est claire. Or c'est justement parce que l'auteur a employé ce ton très "littéraire" qu'il a pu faire passer une audace de pensée peu commune en Chine, et sans jamais tomber dans la crudité. Avant Tang Xianzu, des opéras avaient prôné le mariage d'amour en dehors du choix des parents, mais c'est la première fois, avec Le Pavillon aux Pivoines,que l'on voit sur scène une héroïne tout entière possédée non par l'amour de quelqu'un mais par le désir amoureux, qu'elle ne peut assouvir qu'en rêve, et finissant par mourir de frustration. Dans un opéra de la dynastie Yuan, L'Ame de Qiannü quitte son corps,la jeune fille (qui d'ailleurs ne meurt pas vraiment mais tombe en catalepsie, peu importe cette différence) se dédouble: son âme quitte son corps et prend forme humaine pour rejoindre celui qu'elle aime; l'union avait été arrangée à l'origine par la famille, et la passion de la jeune fille, même d'un point de vue moral, était justifiée puisque ses parents étaient revenus sur leur parole, le plus grand des crimes en Chine, après que le jeune homme soit tombé dans le dénuement. Ici, la situation est différente: il ne s'agit que du désir dans son aspect charnel, exprimé de facon poétique, par allusions, mais avec netteté et vigueur. L'intrigue peut paraître invraisemblable. Mais il ne faut pas oublier que l'opéra chinois n'a jamais eu le souci du réalisme: comme le disait un lettré, ce n'est pas la peine d'aller au théâtre si c'est pour y contempler ce qu'on peut voir dans la rue. Le but de la pièce n'est pas de convaincre de sa vraisemblance, mais de faire prendre conscience de la puissance du désir et du sentiment sans que ceux-ci soient liés à une personne précise, et aussi de montrer que cette part essentielle de nous-mêmes est étouffée par le milieu familial, représenté par un père autoritaire et une mère peu compréhensive, par l'éducation artificielle, imposée par un vieux précepteur gentil mais enfermé dans ses textes, et par l'organisation sociale et ses rites. Tang Xianzu écrivit à propos de cette pièce: "On ne sait pas d'où naît le sentiment, mais il devient vite de plus en plus profond. Les vivants peuvent en mourir, les morts peuvent en ressusciter. On ne peut parler de passion extrême que si celle-ci est capable de faire passer de la vie à la mort et de la mort à la vie. Ceux qui, au nom de la raison, disent que c'est impossible ignorent les possibilités du sentiment." On ne peut comprendre cette pièce que si on se rappelle qu'y est sous-jacente, comme dans celles où interviennent des fantômes, la croyance chinoise qu'un amour ou un ressentiment peut être assez fort pour survivre au corps et continuer à se manifester par-delà la mort. Tang Xianzu a aussi voulu représenter que l'absence de sentiment, c'est la mort, et que seule la passion et le désir donnent vie aux humains: qui n'a pas de désir est un cadavre ambulant, tel est le sujet de cet opéra. D'autre part, nous l'avons dit, Tang Xianzu donne dans ses quatre pièces une place essentielle au rêve. Deux d'entre elles, où toute une vie se déroule en rêve pour en exposer la vanité, pourraient s'intituler "La vie est un songe", idée que l'auteur a évidemment reprise du taoisme et du bouddhisme. Mais ici c'est l'inverse: le rêve est le seul domaine où peuvent s'incarner le désir et le sentiment; malgré son côté frustrant, également souligné, il est plus réel que la réalité quotidienne puisqu'il donne vie au sentiment. Le rêve n'est pas ici une expression de l'inconscient, il permet au contraire de prendre conscience du désir, de faire vivre enfin.
Source : "Chine" |