"Le Pavillon aux pivoines"
Livret
L'autoportrait
(Du Liniang entre)
DU LINIANG
Par des sentiers tortueux mon rêve revient
et l'homme reparaît,
Dans le gynécée, les pendentifs de jade sont froids
et mon âme se dissout,
Telles les fleurs qu'enveloppe une brume, telle la lune que voile
à moitié les nuages.
Un sentiment caché déjà se lève en
moi,
Un doux sentiment se saisit des arcanes de mon coeur,
Ruine d'un rêve de printemps près du Pavillon des
pivoines.
(Chunxiang entre sans être remarquée)
Hésitante, je regrette de craindre à
nouveau la minceur de mes habits.
CHUNXIANG
Mademoiselle, depuis que vous êtes allée
vous promener dans le parc, vous avez perdu sommeil et appétit;
vous êtes soudain devenue si maigre. Ce n'est pas que je voudrais
intervenir, mais comment se fait-il que vous alliez si souvent dans
le parc?
DU LINIANG
Servante peu maligne, comment connaîtrais-tu
le fin fond de l'histoire! C'est un rêve de printemps qui
me poursuit depuis trois mois. Mais le froid de l'aube fane un peu
les fleurs. Quand je me regarde dans le miroir, vraiment dans quel
état je suis!
(Elle fait le geste de se regarder)
Mon éclat et mes formes gracieuses d'autrefois,
comment ont-ils pu disparaître à ce point !Si je ne
profite pas de ce moment pour peindre mon autoportrait et le laisser
parmi les hommes, qu'il m'arrive un jour malheur et qui saura que
Du Liniang était si belle? Chunxiang, apporte-moi de la toile
de soie et des couleurs, je vais peindre.
CHUNXIANG
Bien.
DU LINIANG
La jeunesse est comme les fleurs, elle en a
la fragilité,
Pour vouloir garder son bonheur, son éclat vieillit avec
facilité.
CHUNXIANG
Voici une toile et des couleurs. Je vais préparer
du thé.
(Elle sort)
DU LINIANG
Comment peindre moi-même ma jeunesse de
seize ans?
D'un chiffon léger, j'essuie le miroir
Et du bout de mon pinceau trace quelques traits esquissés
Silhouette, que je te jauge un peu:
Je ferai ressortir l'expression taquine de tes fossettes,
Le rouge cerise de ta bouche, le dessin de tes sourcils
Et les nuages vaporeux des volutes de ton chignon.
(Elle verse de l'eau d'une coupe)
Il faut te faire souriante, la taille fine,
Qui affronte une brise légère, et comme troublée
par le printemps
Appuyée à des rocailles, perdue dans un rêve,
Face à un saule qui ondule dans le vent,
Près de cette mince silhouette j'ajoute quelques feuilles
de bananier.
Chunxiang, regarde cette peinture, comment la trouves-tu?
CHUNXIANG
Elle est très ressemblante, elle rend tout
à fait votre visage; il y manque seulement...
DU LINIANG
Que manque-t-il?
CHUNXIANG
Il manque un amoureux à vos côtés.
DU LINIANG
Chunxiang, je ne te le cacherai pas: depuis que
je suis allée me promener dans le parc, j'ai un amoureux.
CHUNXIANG
(très étonnée)
Comment cela est-il possible ?
DU LINIANG
Cela, cela... cela est arrivé en rêve.
CHUNXIANG
Comment est-il, l'homme de votre rêve?
DU LINIANG
Il est beau et distingué, il tenait une
branche de saule à la main, voulait que je lui écrive
un poème.
CHUNXIANG
L'avez-vous écrit ?
DU LINIANG
Je ne l'ai pas fait.
CHUNXIANG
Et ensuite?
DU LINIANG
Ensuite il m'a dit quelques phrases qui ont su
toucher mon coeur et me prenant par la main, il m'a emmenée
jusqu'au Pavillon des pivoines, dont les fleurs et les iris...
CHUNXIANG
Mademoiselle, vous en gardez un souvenir si vif
!
DU LINIANG
Grande sotte!
Nous avons souri ensemble;
Si je le peignais en imagination,
Je voudrais faire ressortir tout son charme,
Mais, jeune fille de bonne famille, je crains de révéler
mes sentiments.
Ce visage empreint d'amour est comme la lune solitaire qui émerge
des nuages,
Des nuages du soir qui encadreraient cet envoyé lunaire.
Ce jeune homme de mon rêve allait et venait
en agitant une branche de saule. Il est sûr qu'un jour je
serai destinée à un époux dont le nom sera
synonyme de saule et c'en est là le présage.
CHUNXIANG
Mademoiselle, peut-on croire aux rêves?
DU LINIANG
Je vais composer un poème pour y exprimer
de façon voilée mon amour. Qu'en penses- tu?
CHUNXIANG
Bonne idée, je vais vous préparer
l'encre.
DU LINIANG (récite son poème)
De près je le regarde: son air est majestueux,
De loin je le contemple: à un dieu il ressemble.
Il fut certes jadis un hôte de la lune,
Si ce n'est sous un saule, ce fut sous un prunus.
CHUNXIANG
J'aime bien le dernier vers. Je crois en effet
que le nom de votre mari sera synonyme de saule.
DU LINIANG
Chunxiang, confie discrètement cette peinture
au jardinier pour qu'il aille la faire monter sur rouleau et dis-lui
d'en prendre bien soin.
Au fond du gynécée personne ne
viendra l'admirer;
Cette peinture devrait être accrochée au temple de
la déesse amoureuse,
Mais je crains que les nuages et la pluie ne la fassent s'envoler.
Source : "Chine"
Ed. Festival d'Automne à Paris, p29-30
Paris, 1986, 111 p.
|