"Le Pavillon aux pivoines"
Livret

 

L'autoportrait  

Le départ de l'âme

(La servante entre)

 

CHUNXIANG

Ma jeune maîtresse est malade d'amour depuis le printemps et nous voici au milieu de l'automne. Les médicaments furent sans effet, les devins sans réponse. Aujourd'hui c'est la fête de la mi-automne. Tombe une pluie serrée inclinée par le vent. La maladie de mademoiselle empire. Je vais la soutenir pour qu'elle sorte et s'asseoie.

DU LINIANG

Qu'y a-t-il de plus fort au monde que le sentiment ?
Il peut briser l'âme et faire souffrir le coeur.

CHUNXIANG

Mademoiselle, vous sentez-vous mieux aujourd'hui?

DU LINIANG

Ma maladie est devenue grave, je crains de n'en jamais guérir. Je ne sais même pas ce soir quel jour nous sommes.

CHUNXIANG

C'est le 15 du 8ème mois.

DU LINIANG

Oh! C'est la fête de la lune.

CHUNXIANG

Exactement.

DU LINIANG

Chunxiang, pousse-moi la fenêtre que je regarde, voyons comment est la lune.

CHUNXIANG

Bien.

(Elle fait le geste d'ouvrir)

Oh ! une pluie serrée, mademoiselle, cache la lune, c'est une petite pluie fine.

DU LINIANG

Ah! La lune est cachée, tombe une pluie fine.
Vaste est la mer céleste. Demande à la lune pourquoi elle est cachée.
Regarde, le mortier est vide en cet automne.
Sur qui compter pour prendre la pilule d'immortalité et l'offrir à Chang'e ?
Le vent d'ouest souffle si fort que mon rêve s'est envolé sans laisser de trace.
Il est difficile de rencontrer celui qui est parti.
Serais-je victime d'un mauvais tour des esprits?
Au fond de mon coeur s'est installée une maladie qui n'est pas ordinaire.

(Bruit de vent)
(Elle récite)

On attend les fêtes sur la roue du temps et on songe à la fête de la lune.
La voici qui vient mais l'homme n'est pas son maître.
Mon destin n'est pas de pouvoir jouir de la lumière de la lune solitaire,
Restent cachés en moi les ruines d'un rêve qui lie mon coeur.

Chunxiang, approche-toi.

CHUNXIANG

Me voici.

DU LINIANG

Voici que survient un sort cruel et je ne sais si un jour je reviendrai à la vie.

CHUNXIANG

Votre maladie va vite se guérir. Quand vous irez mieux, je préviendrai vos parents de choisir quelqu'un parmi tous les lettrés qui s'appellent Liu ou Mei, afin qu'il reste avec vous pour toujours. Ne serait ce pas merveilleux?

DU LINIANG

Je crains de ne pouvoir l'attendre.

CHUNXIANG

Bien sûr que vous pourrez l'attendre.

DU LINIANG

Chunxiang!

Tu as toujours fait ce que je voulais
Et ta pensée a toujours suivi mon coeur.

Te souviens-tu de cet autoportrait ?

CHUNXIANG

Qu'a-t-il ?

DU LINIANG

J'ai inscrit un poème dessus, ce ne serait pas bien que des étrangers le lisent. Quand je serai morte, mets cette peinture dans un coffret et cache-la sous une rocaille. Surtout, n'oublie pas.

J'ai mis tout mon coeur dans cette peinture
Dans l'espoir que cet homme en comprenne l'importance.

(Elle s'évanouit)

CHUNXIANG

Ah! Mademoiselle s'est évanouie. Madame, venez vite.

(LA MERE entre) 

LA MERE

Oh ! Mon enfant, réveille-toi.

CHUNXIANG

Mademoiselle, réveillez-vous.

DU LINIANG

Mère, où êtes-vous?

LA MERE

Mon enfant, je suis ici.

DU LINIANG

Mère, j'ai une recommandation à vous faire.

LA MERE

Dis-la-moi mais parle lentement.

DU LINIANG

Dans... ce parc... derrière...

LA MERE

Eh bien, quoi dans ce parc?

DU LINIANG

Il y a un grand prunus.

LA MERE

Chunxiang, y a-t-il un grand prunus dans le parc?

CHUNXIANG

Oui.

LA MERE

Ma fille, qu'a-t-il ce prunus?

DU LINIANG

Mon coeur chérit ce prunus: alors quand je serai morte, enterrez-moi à son pied et mon désir sera satisfait.

LA MERE

Comment serait-ce possible?

DU LINIANG

Madame, acquiescez à son désir.

LA MERE

Il en sera fait comme tu le souhaites.

DU LINIANG

C'est parfait. Mère, reculez-vous un peu.

LA MERE

Pourquoi faire?

DU LINIANG

Encore un peu plus loin.

CHUNXIANG

Madame, reculez-vous un peu.

LA MERE

Pourquoi ?

DU LINIANG

Je veux m'incliner devant vous pour dire adieu à la bonté que vous m'avez toujours témoignée en m'élevant.

LA MERE

Comment peux-tu dire des mots si affligeants !

DU LINIANG

Mère!

LA MERE

Mon enfant !

DU LINIANG

Ah! Ma mère! Depuis ma tendre enfance vous m'avez considérée comme votre bien le plus précieux.

(Elle s'agenouille et salue, la servante la relève)

Je suis une fille ingrate qui dois vous quitter,
Cette vie qui s'était épanouie,
Voilà que je dois vous la rendre.

LA MERE

Que je hais ce vent qui en un instant
Détruit la couleur des fleurs sans raison.

DU LINIANG

L'origine de ma maladie déjà se disperse, je revois celui qui était dans mon coeur. Ciel ! Une de tes étoiles dira ce que nous avons souffert.

J'espère seulement renaître quand la lune se couchera
Et que de nouveau la lampe de la joie s'éclairera.

L'autoportrait  


Source : "Chine"
Ed. Festival d'Automne à Paris, p.30-32
Paris, 1986, 111 p.

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