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Jade magique et Jade sombre par Jacques Dars Assurément, ce Rêve dans le pavillon rouge,comme il s'intitule dans la belle traduction de Li Tchehoua et J. Alezaïs (Bibliothèque de la Pléiade), s'il nous est depuis peu accessible en français, n'en apparaît pas moins comme une oeuvre immense, déroutante par son foisonnement même et par la multiplicité de ses personnages, pourtant nettement individualisés. De quoi s'agit-il? Au milieu du XVIIIe siècle, dans un palais fastueux de Pékin, une très grande famille vit les heurs et malheurs du quotidien; sous l'autorité unanimement reconnue de l'Aïeule, qui gère cet immense train de maison, les membres du clan, occupant des résidences disséminées dans un parc splendide, vaquent à leurs affaires, s'adonnent à leurs passions, chacun selon ses idées, ses goûts et ses chimères. Le jeune Baoyu, sorte d'enfant prodige, né avec un jade magique dans la bouche, est le petit-fils adulé de l'Aïeule; beau comme le jour, d'une grâce et d'une élégance qui subjuguent tout le monde, c'est une nature étrange et contradictoire: capable de se comporter en odieux enfant gâté, d'être violent, cruel, malignement buté, voire pervers et pris d'inconcevables accès d'idiotie ou d'extravagance, il sait aussi être toute douceur, aménité, finesse, intelligence, sensibilité, poésie. Sa nature bizarre, hypersensible, voluptueuse, éthérée, artiste, le rend réfractaire à l'étude et aux choses sérieuses, insoucieux de tout devoir ou souci d'avenir, et en fait "le premier des incapables sous le ciel"; son père, figure sévère et glaçante, s'acharne en vain à humilier et corriger durement ce galopin, qui retrouve tous ses beaux dons exceptionnels dès qu'il est dans son délicieux élément: les jeunes filles. Il tient que:
Or un essaim de jeunes filles, de soeurs, parentes, cousines, caméristes, suivantes et soubrettes sans nombre l'environne en permanence, et chacune d'elle l'intéresse et le charme à sa façon. Pourtant, l'élue secrète de son coeur est sa cousine Daiyu, Jade-sombre, une jeune fille aussi ravissante que délicate, orpheline de mère recueillie par l'Aïeule, et créature "sans pareille"; son charme tient à sa langueur, à son extrême fragilité maladive, à sa sensibilité et à son intelligence exacerbées; capricieuse, supérieurement douée et pénétrante, très complexe et souvent complexée, esprit subtil et retors, âme aux émois passionnés, aisément attristée, voire désespérée, elle est aussi morbidement susceptible et jalouse. Une autre cousine, Baochai, cherehe à conquérir "le frérot Jade" Baoyu: belle, équilibrée, habile à gagner la sympathie de tous, traînant tous les coeurs après soi, elle est également supérieurement clairvoyante, et sans pitié pour ses rivales. Quand les parents de Baoyu choisiront une épouse pour leur fils, c'est elle qui l'emportera. Le jour même des noces, Daiyu meurt de désespoir et Baoyu, veuf de sa bien-aimée, quitte ce monde inique en se faisant bonze. Si l'on ajoute à cette trame quelques dizaines de personnages centraux, et quelques centaines d'autres gravitant autour des précédents selon la diversité des événements quotidiens, des fêtes, des deuils, des banquets et des cérémonies; si l'on ajoute aussi un réseau permanent et presque infini d'alliances, d'inimitiés, de jalousies, de vengeances et d'intrigues, aussi minutieusement décrites que les personnalités, les tempéraments et les variations d'humeur et de sentiments des personnages, on peut dire que ce roman de la splendeur et du déclin d'une grande famille est un miroir fidèle et réaliste, passionnant, inégalé, non seulement de ce luxueux microcosme mais de la société chinoise du temps dans son ensemble. On peut observer immédiatement que résumer en quelques lignes une oeuvre de 3 000 pages, extraordinairement riche, belle, subtile et complexe tient moins du compte rendu que de l'exécution capitale. Aussi, pour qui serait curieux d'en savoir un tout petit peu plus, se propose-t-on d'ajouter quelques détails sur l'auteur et la genèse de l'oeuvre, sur la conception et l'originalité de ce roman, dont on effleurera quelques secrets, et sur sa place dans la littérature chinoise. L'auteur, Cao Xueqin, mérite d'être présenté, car bien des traits de sa personnalité, bien des événements de sa vie ont eu une incidence directe sur son chef-d'oeuvre. Descendants d'une famille originaire du nord-est de la Chine, qui fournit à la dynastie mandchoue des Qing des soutiens et collaborateurs de la première heure (vers 1650), les Cao obtinrent de l'empereur Kangxi la charge d'intendants des soieries impériales de Nankin et Suzhou; ce poste élevé, la confiance de Sa Majesté, des revenus immenses, cumulés avec ceux de la gabelle de Yangzhou, tout cela représentait un pouvoir et une fortune pharamineux, dont les Cao profitèrent largement, même si plusieurs visites de l'empereur (dont le roman se fait l'écho) occasionnèrent chaque fois d'inimaginables dépenses. Ajoutons que le grand-père de Cao Xueqin fut l'ami des plus grands écrivains et lettrés de son époque, ainsi qu'un bibliophile et un dramaturge de renom. A la mort de Kangxi (1722), les choses vont changer: le nouveau souverain fait contrôler les comptes de ses intendants, qui, gravement endettés à la suite des visites impériales, se voient destitués; leurs biens sont confisqués, et Cao Xueqin, qui naquit, croit-on, vers 1715, pourra connaître, après la grandeur et l'opulence, la disgrâce et la décadence, et mesurer la fragilité des fortunes humaines. Le jeune homme, brillamment reçu aux examens intercollégiaux, échoue à l'examen provincial de Pékin; en 1750, il s'établit dans la banlieue de la ville; en 1760, il se remarie, puis va s'installer dans un village aux abords des Collines de l'Ouest. D'après le témoignage de ses amis, qui l'avaient de tout temps considéré comme un fameux original et un maître buveur, cet homme "à la taille corpulente, au teint sombre, au bagout exceptionnel, à la fois élégant et amusant", qui avait une façon désinvolte de mettre son manteau à l'envers et de discourir en s'épouillant, qui s'était choisi le surnom de "Cresson-sous-neige" (Xueqin), vit alors dans une misère profonde, qui d'ailleurs ne l'affecte pas: il est depuis longtemps absorbé par la rédaction de son oeuvre immense, et n'a cure de l'aide des puissants ou des riches. Il dit avec humour:
Vie de misère, mais très féconde - et couronnement d'une oeuvre qui était loin de se limiter à la seule littérature. Cao Xueqin était en effet un génie multiple, aussi brillant romancier que peintre et calligraphe, aussi bon joueur de cithare que chanteur d'opéra, et passionné d'artisanat: graveur de sceaux et cachets, versé dans la vannerie, le modelage, la teinture et l'impression sur tissus, expert en art culinaire, en fabrication de cerfs-volants, en l'art d'aménager les parcs et jardins, etc., il a laissé nombre de traités sur ces sujets. Maintenant, insoucieux de la matérielle, lui qui a connu les fastes et le luxe, il vivote dans une chaumière glacée, échangeant peinture ou cerf-volant contre le riz et le vin du jour: en fait, toutes ses forces, toutes les ressources de son esprit, tous ses souvenirs et ses sentiments vont à son grand roman, constamment repris, retravaillé, remanié; à un tel homme, possédé par le solitaire et magique travail de l'écriture, le monde extérieur n'a guère à offrir: il lui barre donc sa porte, boit jusqu'à l'ivresse avec ses amis, et "fait les yeux blancs" aux gens méprisables. L'oeil intérieur sur les moments et les lieux de son passé, "nourri des nuées irisées du couchant", c'est la vie même de l'homme, fugace et illusoire, qui lui apparaît comme un songe; c'est dans les larmes qu'il écrit son oeuvre - dont chaque mot, dit un admirateur, dut coûter une goutte de sang -mais c'est ainsi qu'il transmue tout ce qu'il éprouva, et le sauve de l'oubli:
Un contemporain, auteur de Marée d'encre au fond d'un flacon d'or,nous rapporte que Cao Xueqin
Un autre nous apprend que
Lui qui n'a que "quatre murs, une table, un tabouret et un pinceau usé" n'hésite pas à mettre en gage sa pelisse contre du vin, et à brûler sa vie pour réaliser son oeuvre, son grand oeuvre. La mort interrompt ce labeur inlassable au chapitre 80. Trente autres chapitres ont disparu, la suite et la fin ayant été rédigés par un inconnu, ce sont deux coéditeurs, Cheng Weiyuan et Gao E, qui donneront au roman sa forme définitive et actuelle en 120 chapitres. Revenons au point de départ pour rappeler le sens littéral des mots Hong lou meng: hong,rouge; lou,pavillon; meng,songe. La couleur rouge évoque bonheur et richesse; les pavillons à étage étaient l'apanage de l'aristocratie et des riches; les pavillons rouges, ce sont les appartements réservés aux femmes et jeunes filles des grandes familles. Ajoutons que le rouge indique aussi, au sens bouddhique, les "rutilances" de l'ici-bas, ce monde "de poussière rouge"; cela fait écho à la connotation du dernier mot, meng:la vie est un songe, n'est qu'un songe, et les splendeurs du passé sont évanouies. Mais, si l'on peut rejoindre ici Hofmannsthal, le songe peut être une vie, ou, comme le dit la "préface du Maître-éveillé-du-rêve":
Cette idée de songe, n'en doutons pas, est la clef de notre accès à l'oeuvre. Celle-ci commence par un conte antique:
Mais voici, sous le pinceau de Cao Xueqin, une nouvelle histoire:
Passèrent des kalpas, des siècles de siècles.
C'est de cette façon, si... rêveuse et surnaturelle, si étrange et naturelle, que débute le roman, et c'est ainsi que s'amorce la subtile dialectique du réel et du songe, des faits et des phantasmes, du vécu et de l'illusoire, qui se poursuit à travers tout l'ouvrage, de façon patente ou latente, et que ponctuent les apparitions régulières du taoïste ou du bonze, messagers du domaine de la Suprême-Vanité, qui passent ici-bas fugacement, et passent pour des extravagants. Gardons en mémoire ces antécédents mystérieux et mystiques, gardons à l'oreille la "petite phrase" de ce thème du songe et de l'illusoire, dont les notes continueront à se faire entendre: en effet, le roman nous transporte chez les Jia (mais jiasignifie aussi: faux, illusoire) et les Zhen (mais zhensignifie aussi vrai, réel), deux familles bien réelles en vérité... mais dont les destins, les souffrances, les amours invitent le lecteur à prendre du recul vis-à-vis de l'éphémère agitation humaine, et dont les personnages demeurent des incarnations illusoires. Le lecteur aura deviné que le bien peu héroïque héros, Baoyu, "Jade-magique", est l'incarnation du Roc; en lisant, il comprendra comment Daiyu, Jade-sombre, peut avoir "une dette de reconnaissance à payer en larmes"; et il rencontrera maintes surprises, y compris un double de Baoyu, à la faveur des jeux du réel et du songe. Là, il semble que l'auteur, prenant un vif plaisir à devancer ses lecteurs les plus ingénieux, et plus insaisissable qu'une aiguille courant dans la soie, ait fait un emploi concerté et systématique de cet artifice: il avait trouvé un moyen génial de mettre les faits narrés en résonance avec sa vision du monde, et de les mettre, diraient certains, "en abyme"; ainsi, ce qui était procédé pour convertir des souvenirs et rêveries en fition romanesque s'élevait du même coup à la hauteur d'un art. Son histoire ainsi située sur la plan métaphysique, l'auteur nous transporte à la résidence des Jia, à Pékin (si minutieusement décrite que ce fut pour les Chinois un jeu d'en faire le plan ou le tableau), où nous faisons connaissance avec le clan entier; à la diversité de ses membres correspond une non moins grande abondance de serviteurs, intendants, soubrettes et valetons - et nous nous habituons peu à peu à ce fastueux train de vie: pavillons, vêtements, bibelots, meubles et jades, porcelaines et bijoux, cérémonial des repas et rareté des mets, en tous points c'est un raffinement dans l'opulence, un luxe qui d'abord nous laissent pantois. Bien sûr, Cao Xueqin ne nous livre pas tout à trac la description exhaustive de tant de gens et de lieux, si intéressants ou attrayants soient-ils; les détails s'ajouteront au fil des pages, et l'on finit (on se fait à tout!) par se mouvoir avec une familière aisance en ces palais, qui sont sans doute une image de ceux que l'auteur connut dans sa jeunesse... Pour ce qui est du "monde extérieur", il y a mille domaines qui frappent notre attention et suscitent notre émerveillement: pour commencer, tout simplement, la vie quotidienne de ces résidences, leur respiration en quelque sorte, les échanges qui s'opèrent entre leurs différentes parties, l'écoulement du temps habilement suggéré à la faveur des cérémonies, des anniversaires, des maladies ou des fêtes; et aussi, de façon plus intimiste, la relation des visites, d'affection ou de politesse, que l'on se rend; des "menus" cadeaux que l'on se fait porter, des mille et une marques d'attention de gens riches qui savent faire plaisir: une fournée de gâteaux d'igname fourrés aux jujubes envoyée à un malade; un joli bijou ou colifichet à plusieurs exemplaires pour des jeunes filles amies: quelques onces d'un produit rarissime et ruineux de la pharmacopée chinoise, réservées pour un parent; un objet offert par Sa Majesté, que l'on offre à son tour; un thé précieux de Birmanie dont on régale des convives... on imagine l'ingéniosité exquise et infinie des Chinois pour ces trouvailles! Mais il y a aussi les aspects moins reluisants: les rivalités, les intrigues, les mesquineries et les méchancetés, les racontars et les calomnies, les petites vengeances sournoises, I'attrait irrésistible de l'or et, inversement, le pouvoir implacable des taels qui font, selon l'adage, que c'est le diable qui tourne la meule. Il y a les cancans des commères, les doléances des soubrettes, les griefs d'un vieux fol; il y a aussi les suivantes qui meurent de chagrin ou d'abandon, les êtres sans pitié rejetés hors du palais, les combinaisons ou les combines matrimoniales ourdies par-dessus la tête des intéressés, les agressions de tous ordres, notamment magiques ou sexuelles, sans parler des véritables crimes et forfaits, habilement commis, habilement déguisés... et de tous les côtés louches, douteux, révoltants, que l'auteur rapporte aussi sereinement que le reste, concours de poésie ou douce promenade dans un parc. Or, et c'est dans la littérature chinoise la grande révolution copernicienne, si Cao Xueqin nous livre une fidèle et scrupuleuse chronique de la Maison des Jia dans son déroulement événementiel, ce n'est là qu'un aspect de l'oeuvre - alors que dans les autres romans chinois qui ont précédé, c'était à la fois la matière et le mouvement de l'ouvrage. Avec le Rêve dans le pavillon rouge,pour la première fois, les situations, quotidiennes ou exceptionnelles, les "moments" raffinés ou sordides émaillant le fil des jours sont chaque fois utiles, pertinents, et utilisés pour enrichir notre connaissance de la psychologie des personnages: c'est une des grandes originalités de l'oeuvre, une grande part de sa nouveauté. Ce qui nous la rend si vivante, si fascinante en profondeur, c'est que, pour la première fois, un très grand et très subtil écrivain chinois a, sans perdre de vue la réalité et le concret, tourné son regard vers la spécificité psychologique de ses créatures; le premier dans sa langue, il a mis toute sa sensibilité personnelle, toute son expérience intérieure, tous ses souvenirs, toutes ses nostalgies, tout l'éprouvé, le vécu et le rêvé d'une vie, au service de la création littéraire. Cette idée, qui nous semble aller de soi, était, au XVIIIe siècle en Chine, une absolue nouveauté, une invention révolutionnaire, ouvrant à l'écrivain les perspectives les plus enivrantes (à dire vrai, des perspectives infinies, I'âme humaine recélant d'inépuisables abysses); et comme il fut d'emblée tenté par un génie, ce coup d'essai, magistral, trouva en Chine les lecteurs enthousiastes qu'il méritait. C'est la qualité de ce regard, son acuité et son ampleur qui nous rendent le roman si proche et si captivant; c'est sa lumière unique, l'infinie richesse de ses nuances et de son clair-obscur qui nous enchantent. Et nous ne nous lassons pas d'admirer comment cette masse immense de matériaux s'organise magnifiquement au gré des pages, trouvant comme par magie sa place juste au bon instant; le traducteur allemand Franz Kuhn, qui le premier fit connaitre l'oeuvre à un vaste public en Europe, avait déjà souligné la composition savante du Rêve,et évoqué à son propos l'Art de la fugue.Par la multiplicité des interprétations qu'il suscite, par sa complexité, la profondeur de ses jeux de miroir, le Rêve dans le pavillon rougenous apparaît, dans sa conception, dans sa composition, voire dans son écriture, résolument moderne et actuel: il ne craint pas la comparaison avec certaines oeuvres les plus élaborées du XXe siècle, et à ce titre, tout en étant la plus grande réussite romanesque de la littérature chinoise classique, il fait déjà partie de notre patrimoine. Bien sûr, il a engendré des montagnes de commentaires et d'études spécialisées (Hong-xue),ainsi que maintes imitations, adaptations et livrets d'opéra. Voici que nous arrive pour ce Festival d'Automne une pièce sur les amours de Baoyu et Daiyu: souhaitons qu'en dehors de l'intérêt et du plaisir pris à la pièce, les spectateurs soient incités à lire au plus tôt le roman de Cao Xueqin. Ils en feront la découverte - ne doutons pas que l'expression chinoise soit ici adéquate - "avec le même bonheur qu'un Persan devant un joyau". Traduction française:Le Rêve dans le pavillon
rouge, par Li Tchehoua et J. Alezaïs, 2 vol., Bibliathèque
de la Pléiode, Gallimard
Source : "Chine" |