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Luigi Nono
par Edmond Jabès
Luigi Nono: un nom. Une oeuvre musicale. La musique d'un nom. Le nom d'une musique. C'était, il y a quelque trente années. Les oeuvres font leur chemin et ce chemin est imprévisible. Elles sont arrêtées, un instant ou deux, en cours de route puis reprennent, aveugles, leur avancée vers un but - qui ne sera jamais le but - mais l'étape à dépasser. La parole tient son avenir de qui l'a perçue. Exposée, elle prend le risque de plaire ou de déplaire; d'être jugée. Par ailleurs, qu'est-ce qu'une pensée qui se serait dérobée au jour? Le jour de la pensée est dans la pensée-même, où elle s'affirme. Mettre en acte sa pensée, c'est permettre à celle-ci d'épouser sa réalité; d'entrer dans la vie, d'ouvrir cette vie à la nôtre. Je pense et ma pensée me comble de paroles. J'écoute et ma pensée me remplit de silence; car parole et silence sont pensées, là même où ils se rejoignent pour se confondre. Au plus intime de l'être. La pensée de la musique est, peut-être, musique de la pensée. C'était, il y a quelque trente années. Ma première rencontre avec la musique de Luigi Nono. Le hasard d'une découverte. La fréquentation, depuis, d'une oeuvre de revendication, de révolte avec laquelle je me sentais en communion; non seulement parce qu'elle m'apparaissait comme la plus ancrée dans notre époque, mais parce que, par moments, elle laissait filtrer, à travers croyance et espérance renouvelées, auxquelles elle nous poussait à adhérer, la plainte lointaine et secrète d'une immense solitude; celle d'une détresse qui, d'avoir tant de fois changé de nom, n'en avait plus. Silencieux infini égrenant son silence, au plus intime d'un être dont le visage m'était devenu, désormais, familier. Et cela me frappe, encore, lorsque j'y pense. Y avait-il oeuvre moins solitaire, en apparence, que la sienne? J'ai su, plus tard, que je ne me trompais pas. Je le sais toujours. La relation au silence, chez Luigi Nono, est exemplaire. Elle est relation à l'infini, à l'impensable, à l'indépassable, si audacieuse, si risquée est sa recherche. Faire parler ce silence. Faire taire ce silence, c'est abolir les limites, l'espace béant d'une interrogation. Faire parler le silence par le silence, faire taire, une fois rendu audible, le silence par l'insondable silence où sont enfouies toutes les questions. Et la plus décisive dans laquelle naissance et néant s'affrontent indéfiniment, l'un donnant existence à l'autre pour la lui retirer aussitôt. L'au-delà, c'est toujours le vide, le Rien. Ce qui est en jeu, ici, c'est cette réponse de l'être à l'univers qui ne peut se traduire que par une question. Aller au silence, c'est se mesurer à l'inconnu, à l'inconnaissable. Non point pour apprendre ce que l'on ignore, mais, au contraire, pour désapprendre afin de n'être plus qu'écoute de l'infini où nous sombrons, écoute du naufrage. La vie, la mort sont en nous. Vivre, mourir, c'est être, simultanément, la vie et la mort d'un même éveil. Et si créer, était, justement, éveiller? Nulle oeuvre contemporaine n'a, autant que celle de Luigi Nono, multiplié l'éveil. On y a vu, longtemps - à tort, je crois -, I'oeuvre d'un militant, d'un compositeur engagé, essentiellement préoccupé par le social. C'était laisser de côté cette implacable remise en question de lui-même que rien n'est jamais venu interrompre. D'où les indicibles prolongements de chacune de ses compositions. C'est dans ces prolongements qu'il faudrait pouvoir les aborder. A partir du silence, précisément, où le compositeur se retrouve, chaque fois, face à soi-même. Oeuvre subversive de n'avoir cherché à exprimer que ce qui demeure caché au sein de ce qui s'exhibe. Quelquefois, ce qui est formulé à voix basse suscite plus d'échos que ce qui est hurlé; mais ces échos sont intérieurs. Il nous faut descendre profondément en nous pour les saisir dans leur extrême fragilité. Et si cette fragilité était le discret tremblement que je perçois, au coeur de l'oeuvre de ce grand compositeur, qui a su transformer la force en faiblesse et la faiblesse en force, non point pour les annuler l'une par l'autre mais, au contraire, comme par le biais d'un miroir dont il contrôlerait les jeux, pour les confronter dans leur obsédant néant? C'était, il y a, déjà, un an. La première rencontre, chez moi, avec un homme qui portait en lui le silence de mille voix proches ou lointaines mais toutes attendues. Nos regards disaient, sans avoir, vraiment, besoin de le dire, le chemin parcouru. Nous nous serrâmes, avec affection, la main. C'était, comme si l'écriture, tout à coup reconnue, se fondait dans la musique.
Source : "Luigi Nono" (Livret-programme)
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