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Le nouveau Luigi Nono par Jurg Stenzl
Dans la deuxième moitié des années soixante-dix, Nono, avec le côté inconditionnel qui lui est propre, a lui-même changé de cap, faisant ainsi apparaître ses oeuvres précédentes sous un jour nouveau, de sorte qu'il n'a pas fallu attendre le chiffre rond de son soixantième anniversaire (le 29 janvier 1984) et que tour d'horizon et rétrospective devenaient inévitables, même sans la grâce du système décimal. Des oeuvres comme Con Luigi Dallapiccola (1979), le quatuor à cordes FragmenteStille, An Diotima (1979-80) OU le deuxième journal polonais Quando stanno morendo (1982) dépassèrent même les attentes de ceux qui n'enfermaient pas Nono dans des clichés bien arrêtés comme celui du "compositeur engagé". Connaisseurs et amis ont tout d'abord été perplexes face à un Luigi Nono changé aussi bien sur les plans humain que compositionnel, jugeant certaines idées d'autrefois désuètes et exigeant absolument de "mettre l'imagination autant que possible en avant". En 1981, dans un entretien précédant la première de Das atmende Klarsein, Renato Garavaglio demanda à Nono: "Si je comprends bien, tu t'es senti jusqu'à présent comme emprisonné dans une cage idéologique, et tu veux maintenant essayer de donner de toi une autre image, peut-être nouvelle. C'est donc comme si tu étais mécontent de tout ce que les autres avaient dit de Luigi Nono? " Il reçut la réponse suivante: "Exactement. Mais ce n'est pas qu'avant je me sois caché ou que j'aie donné de moi une image fausse, non, ce que j'entends par là, c'est une réflexion critique sur mon passé en tant que compositeur (que je ne refuse évidemment pas) et avant tout sur le passé qui a souvent été superficiellement codifié et schématisé - aussi bien dans l'approbation que dans le refus " (1). Avant même son soixantième anniversaire, on commençait donc à s'interroger vivement sur "le nouveau chemin de Nono". Dans le numéro sur Nono des Musik-Konzepte (2), les textes de Luigi Pestalozza, Hubert Stuppner et Heinz-Klaus Metzger apportaient des réponses tout à fait contradictoires. Les premières réponses, ou peut-être mieux, les premiers témoignages d'une perplexité qui persiste jusqu'à aujourd'hui, faisant de l'écoute des oeuvres de Luigi Nono un voyage plein de découvertes, même si l'on semble connaître ses oeuvres depuis longtemps déjà. Quelque chose s'est passé - mais, quant aux raisons, on ne peut que faire des conjectures plus ou moins avisées. Naturellement, on sait que l'amitié avec le philosophe Massimo Cacciari a considérablement élargi le champ de vision de Nono; c'est probablement par lui que Wittgenstein et Hölderlin, Musil et Hofmannsthal, la Vienne de la modernité (et pas seulement de la modernité musicale), sont devenus des thèmes centraux. Mais l'explication ne suffit quand même pas. Il faut que le regard se tourne aussi en arrière à partir des dernières oeuvres, celles du passé apparaissant désormais, elles aussi, sous un jour nouveau. On commence à se demander si Nono a rompu avec son passé, s'il est même un apostat, ou si ce qui apparaît avec une différence et une nouveauté aussi provocatrices n'a pas déjà été là, caché depuis longtemps. Un regard rétrospectif sur sa biographie nous fait prendre conscience que nous ne connaissons pas du tout la vie de Nono: ce sur quoi les biographes aiment d'ordinaire à s'étendre avec plaisir est apparemment tout à fait secondaire dans son oeuvre. On peut néanmoins repérer certaines césures marquantes, à condition de relativiser suffisamment ces coupures ou ces tournants: il faudrait, dans tous les cas, examiner à fond l'importance de ces moments décisifs. Le point de départ en est clair: la rencontre avec Bruno Maderna et son enseignement, puis celle avec Hermann Scherchen, dont on ne peut guère surestimer l'importance (de même qu'il pourrait être judicieux d'envisager, ne serait-ce que sous forme d'interrogation, une école Scherchen). A cela s'ajoute une période allant jusqu'au premier opéra, Intolleranza 1960, pendant laquelle les séjours répétés à Darmstadt, les liens étroits avec l'Institution de la Nouvelle Musique en Allemagne apparaissent tout aussi constants que les évolutions politiques, esthétiques et musico-techniques au sens étroit du terme, manifestées dans chacune des compositions nouvelles. Il y a le grand succès de la création de Il canto sospeso, le 24 octobre 1956, SOUS la direction de Hermann Scherchen à Cologne, puis, le I 3 avril 1961, la première mise en scène, agitée - avec des boules puantes de provenance fasciste - de Intolleranza 1960 à la Biennale de Venise sous la direction de Bruno Maderna. Ces évolutions continuelles sont elles-mêmes fondées sur des points de départ clairs: Dallapiccola, Webern, mais surtout Schoenberg et - moins manifestement - Varèse, le refus polémique de tout néoclassicisme, la thématique de la résistance (3), qui s'exprime à travers les textes de Garcia Lorca, Cesare Pavese et les lettres de résistants condamnés à mort, cette thématique étant étroitement liée à l'interrogation sur une nouvelle forme de société dans l'Italie et l'Europe post- fascistes. Si le Canto sospeso était une première synthèse, l'opéra Intolleranza 1960 représentait, cinq ans plus tard, une première césure. Avec et après cet opéra, commence le travail au studio électronique (le Studio di fonologia à Milan, fondé par Berio et Maderna, avec le technicien Marino Zuccheri). Après l'opéra, les oeuvres reçoivent aussi un visage aux contours plus marqués sur le plan du contenu: leur prise de position est désormais tout à fait concrète, directe, souvent agressive et provocante. Des compositions comme La fabbrica illuminata (1964), A floresta é jovem e cheja de vida (Biennale de Venise 1966), le Musica-Manifesto de 1968/69 OU Ein Gespenst geht um in der Welt (1971) tendent à sortir hors des salles de concert pour envahir les rues. Les oeuvres d'autrefois étaient destinées à la salle de concert, même si les normes d'une musique "pure", "absolue", propres à la conception allemande, n'ont jamais été valables pour elles. Entre le premier opéra et le deuxième - Al gran sole carico d'amore, mis en scène pour la première fois en 1975 à Milan -, la musique de Nono continue d'être incontestablement de la "nouvelle musique", elle fait certes partie de l'avant-garde musicale, mais son élément moteur se situe ailleurs. Comme le faisait remarquer très justement Luigi Pestalozza, ces oeuvres aspirent carrément à la révolution. Al gran sole carico d'amore est, à l'instar d'Intolleranza 1960, une sorte de résumé de cette deuxième période, et cela même au sens littéral, comme le montrent les autocitations extrêmement nombreuses dans la deuxième partie de l'opéra. Avec la pièce pour piano et bande... sofferte onde serene..., écrite pour Maurizio Pollini, on s'éloigne de cette période même si une citation, tirée de l'opéra, et réapparaissant sans cesse laisse croire à un lien encore étroit avec lui. Avec la pièce pour percussion Con Luigi Dallapiccola, et tout particulièrement avec le quatuor à cordes, la transition vers cette nouvelle période est définitivement achevée. Seulement, cette articulation en périodes du point de vue de l'histoire de la musique n'aboutit qu'à une sorte de comptabilité. Celui qui s'est penché sur la musique de Nono l'aura déjà expérimenté: une approche qui ne tient compte que des oeuvres, qui ne juge le compositeur et ne classe son oeuvre entière qu'à partir de celles-ci, ne va pas assez loin, même pas à l'égard de ces oeuvres individuelles. Les toutes premières compositions de Nono, déjà,
ne sont pas simplement nées au sein de contextes déterminés,
mais elles en sont issues par réaction directe. Ce qui est
généralement qualifié d'"extra-musical" a depuis
toujours été un facteur intra-musical dans la musique
de Nono. Non seulement sous forme de textes mis en musique, mais aussi
dans le processus compositionnel: les structures du contenu interviennent
jusque dans l'organisation du matériau musical et en déterminent
la facture. Lorsqu'on parle de la technique compositionnelle de Nono,
il est nécessaire de tenir compte des contenus (4). Il y est
question de l'actualité, de l'histoire, on s'y interroge sur
la pensée et l'attitude à adopter aujourd'hui. L'enjeu
central de la culture italienne de l'après-guerre, qu'il s'agisse
de littérature, de cinéma ou de musique, se trouve ici
(5): contentons-nous simplement de signaler comme témoignages
d'une rencontre créatrice avec l'histoire musicale, les transcriptions
de musique ancienne de Josquin à Schubert faites par Bruno
Maderna. L'histoire est présente mais pas chez tout le monde.
"On ne refuse pas seulement toute intégration dans l'histoire,
mais on refuse immédiatement l'histoire même avec son
processus évolutif et constructif. [...] On ne refuse pas seulement
l'histoire et ses forces formatrices, mais on va même jusqu'à
y voir des entraves à une soi-disant "liberté spontanée"
de l'activité humaine" (6). Ces paroles souvent citées
se trouvent au début de l'exposé prononcé par
Nono en 1959 à Darmstadt sous le titre de "Histoire et présent
dans la musique d'aujourd'hui". Cette conscience toujours active de
l'histoire fait partie des continuités essentielles dans le
travail et la pensée de Nono, et cela au-delà de toutes
les césures et les nouvelles orientations, le rapport à
l'ancien, à Josquin par exemple, semble devenu encore plus
intense ces dernières années.
Presque dix ans après la création de la deuxième " azione scenica " Algran sole carico d'amore, au Teatro lirico de Milan, le 4 avril 1975, fut représenté à l'église sécularisée de San Lorenzo à Venise (dans le cadre de la Biennale de musique), le 29 septembre 1984, une première version de Prometeo. A l'origine, ce Prometeo était aussi conçu comme une " azione scenica ", même si aujourd'hui il n'en reste plus guère de traces. Le " dramma per musica " multimédia est devenu un " dramma in musica " non scénique, une pièce dont l'" action " a lieu entièrement et exclusivement dans la musique et à laquelle l'ami de Nono, Massimo Cacciari, compilateur du texte, a donné le sous-titre "tragédie de l'écoute", formule qui ne manque pas de pathétisme. L'oeuvre, retravaillée pour les représentations de Milan en automne 1985, ne peut être considérée comme achevée. Or l'idée d'un "work in progress" est tout à fait nouvelle dans l'oeuvre de Nono. C'est l'inachevé, ce qui est ouvert sur l'avenir, l'incertain, qui revêt aujourd'hui pour Nono une importance décisive. Ce n'est pas un hasard si le fragment "Das weisst aber du nicht" (cela, tu ne le sais pas) de Friedrich Hölderlin a été inscrit dans pas moins de cinq passages de la partition du quatuor à cordes Fragmente-Stille, An Diotima. Il est frappant de constater que, depuis 1979, Nono compose
chaque année une à deux oeuvres d'une durée pour
lui inhabituelle. Il est également frappant que, s'il n'y avait
guère dans l'oeuvre de Nono des compositions pour musique de
chambre (mis à part Polifonica-Monodia-Ritmica (1951),
dans sa dernière période, il a écrit une pièce
pour piano, un quatuor à cordes et dans plusieurs oeuvres,
des parties étendues pour instruments solo, notamment pour
flûte (que l'on pense aux grands soli pour flûte dans
Das atmende Klarsein et dans Io). Même dans le
monumental Prometeo, les parties de musique de chambre, avec
un petit nombre de voix chantées et d'instruments, dominent
clairement par rapport aux parties orchestrales. La dernière
pièce pour orchestre de 1984/85 est davantage écrite
comme une musique de chambre très douce, utilisant des combinaisons
instrumentales sans cesse changeantes que comme musique d'orchestre
(par exemple Per Bastiana). Que Nono puisse apparaître maintenant, selon l'avis de Stuppner, comme un "Narcisse" comme quelqu'un qui "se replie sur soi en cultivant paisiblement sa solitude", léchant en quelque sorte ses blessures, c'est à la fois manifeste (ou du moins facile à concevoir) et tout à fait inacceptable. "S'agit-il ici d'une fuite hors du monde par résignation, telle qu'elle sévit ces dernières années parmi les compositeurs? Ou est-ce le symptôme d'un fléchissement idéologique de la gauche italienne prise en tenaille entre Wojtyla et l'Internationale socialiste, ce retrait idéologique-politique allant de pair avec une régression esthétique? " On ne pouvait poser la question plus clairement et plus directement que ne l'a fait Max Nyffeler (8). Rétrospectivement, tout semble clair: de manière
conséquente et sans compromis, Nono a littéralement
fait éclater les certitudes. Cela ne signifie pas que les oeuvres
précédentes doivent être rejetées ou retirées,
qu'elles sont dépassées. Au contraire: l'expérience
des oeuvres récentes fait apparaître celles des années
cinquante sous un jour nouveau, elle en fait ressortir plus distinctement
des qualités jusque-là cachées. En ce sens, le
discours sur la crise de Nono est indiqué: après chaque
mise en question radicale, ce qui était familier apparaît
dans une nouvelle constellation, ce qui était autrefois au
premier plan et semblait particulièrement important ne joue
désormais plus qu'un rôle secondaire. En revanche, ce
qui était plus ou moins périphérique peut maintenant
occuper le premier plan ou le plan intermédiaire. Dans quelle mesure une telle pensée est subversive,
Philippe Albèra l'a formulé avec concision dans sa présentation
de la conférence faite par Nono le 17 mars 1983 à Genève.
"Nous en [de la conférence] donnons ici l'essentiel, dans sa
forme abrupte, provocatrice, qui ne veut se satisfaire d'aucune complaisance,
d'aucune facilité, ni de la moindre séduction. On y
lira l'instant d'une pensée en liberté, d'une pensée
écartant toute logique "à système" (dont les
ravages philosophiques, politiques, esthétiques, sont plus
qu'à tout autre sensibles au communiste Nono), qui cherche,
à partir d'un doute fondamental, ce qui va au-delà de
ses propres acquis. Luigi Nono ne fait ici aucune séparation
entre l'expérience musicale et l'expérience politique:
son travail aujourd'hui entend mettre en crise les idéologies
usées, l es systèmes figés, les mentalités
fixées sur leur vérité, et inciter à l'ouverture,
à l'expérience de l'instant, à ce que Cacciari
signe par cette phrase: "Réussir à parcourir tous les
chemins sachant qu'il n'y aura pas de "sortie", sans nostalgie, sans
consolation - mais TOUS les chemins... ". Nono n'est pas isolé
en Italie: il existe des parallèles frappants avec la philosophie
italienne actuelle (ou avec la littérature), avec la conception
d'un "pensiero debole" (une "pensée faible ") (9). La seule
vérité tangible est une vérité fragmentaire,
partielle: refus radical de toute forme d'approche globale, totalisante,
ou systématisante, remplacée par une approche qui part
du détail. A ce propos, Cacciari s'exprime de la manière
suivante: " Si un penseur comme Leibniz a tant d'importance aujourd'hui,
c'est que sa notion de petites perceptions inconscientes nous amène
à mettre en question l'image du sujet unique. Nous devons apprendre
à vivre avec la pluralité des temps, des espaces, avec
des multiplicités, des différences. La philosophie devient
l'un des modes possibles du penser. On ne se met pas à table
en disant "je vais écrire de la philosophie", on
le sait après. Toutes les déclarations de la politique
classique - ouvrez les journaux tous les jours - ne font que répéter
les schémas obsolètes qui empruntent au modèle
de l'action, de l'application et du résultat. Ces projets supposent,
en dernier recours, des idées claires, un sens de l'histoire,
une flèche du temps. Or, tout ce dispositif écrase les
différences au nom d'un "nous" qui serait censé avoir
les mêmes effets pour tous. Le défi actuel tente de réfléchir
en tenant compte de l'art et de la science d'aujourd'hui qui - depuis
belle lurette - ne s'organisent plus autour des catégories
classiques "(10). Les quelques accords du début du quatuor nous permettent déjà de dégager des éléments essentiels qui vont déterminer l'oeuvre entière: afin d'obtenir des phénomènes sonores toujours nouveaux, Nono emploie un nombre de modes de jeu pour les instruments à cordes encore jamais vu jusqu'à présent dans ses compositions. Le résultat sonore change de note en note, voire à l'intérieur d'une même note. Ce qui naît du jeu d'ensemble, c'est une bande sonore souvent décomposée en un "éventail" de deux ou trois notes, une sorte de "monodie" dont la continuité est toutefois sans cesse interrompue par des silences de différentes durées et qui est souvent coupée de points d'orgue brefs, relativement longs ou extrêmement longs. Si de tels éléments contribuent à donner l'impression d'un discours fragmentaire, librement entrelacé ou découpé en flots sonores, il existe en même temps, à d'autres niveaux, des continuités unifiantes: par exemple, des notes communes identiques reliant des sonorités différentes (la du troisième temps, sol# du quatrième/cinquième temps). Au triton mib/la correspond sol#/ré, et les notes utilisées dans cette brève section sont même basées sur une échelle symétrique disposée autour de fa: réb - ré - mib - fa - sol - sol# - la L'essentiel se passe au niveau de la microstructure, dans les différences infimes entre les sons. C'est pourquoi une telle musique exige une écoute attentive qui en explore la " monodie " sans cesse changeante. Dans la préface à la partition, le compositeur a, lui aussi, qualifié cette musique de "chant". L'exemple 2 montre les sept premières mesures de Das atmende Klarsein (12). Il est évident que le médium du choeur ne permet pas des différenciations dans les modes de jeu comparables à celles des instruments à cordes. Cependant, la " monodie ", avec son " éventail de sons " que l'on pouvait distinguer dans les premières mesures du quatuor à cordes, se retrouve également ici. Unisson, quarte et quinte sont les seuls accords employés: la " monodie " est " orchestrée " par les voix chantées. Comparée au quatuor, la dynamique est ici beaucoup plus atténuée (entre ppp et p). Ce qui est frappant, non seulement à cet endroit mais aussi dans toutes les parties de choeur de cette oeuvre, ce sont les nombreux points d'orgue où la musique s'arrête comme dans ces premières mesures entre deux et cinq secondes (au cours de la pièce on trouve encore un grand nombre de points d'orgue d'une durée de 11, 13, 15 et 17 secondes).
"Clarté", "pureté", "transparence", voilà les qualificatifs qui s'imposent en écoutant la pièce pour la première fois ou en lisant la partition. Ce sont aussi les termes apparus dans les critiques. En même temps on a l'impression d'une extrême réduction et - avant - d'une concentration née de la suppression conséquente de tout ce qui est "secondaire". Une telle musique de choeur est dans une très large mesure un art du temps et du son: elle s'accorde beaucoup de temps, elle accorde du temps à l'auditeur pour entrer en elle, et par le changement continuel entre mouvement et silence, elle crée un temps musical qui s'oppose au temps réel mesuré. D'autre part, chaque son est important, par sa composition interne, par ses transformations, par les combinaisons en des relations d'intervalles simples. Le petit nombre d'"intervalles de base" employés ici montre que la hiérarchie usuelle des paramètres a été renversée. Dans toutes les oeuvres écrites après le quatuor à cordes (1979/80), Nono utilise la live electronics du studio d'expérimentation de la Fondation Heinrich-Strobel du SWF à Freiburg i. Br. La live electronics du studio de Freiburg intervient sur les sons joués ou chantés en temps réel, c'est-à-dire au moment où ils sont produits, et cela de trois manières différentes: par transformation, sélection et régulation du son. A cet effet, on emploie en premier lieu les appareils suivants: le harmonizar, qui permet la transposition d'un son, et la reproduction d'une suite de sons à l'envers. Nono utilise des micro-intervalles. Les sons ainsi transformés peuvent être joués simultanément avec les " sons originaux ". Le vocoder, qui permet de filtrer un son, produit alors une nouvelle série d'harmoniques. Ce son filtré peut être mixé avec le son non filtré ou joué séparément à travers le haut- parleur. Le gate, qui permet à un producteur de son (par exemple, une flûte) de diriger un autre producteur de son (par exemple, une clarinette). Cette amplification à tension contrôlée fait entre autres que le micro du clarinettiste s'ouvre ou se ferme davantage, suivant l'intensité du son de la flûte. Le micro devient instrument. Le halaphone, enfin, qui est le premier appareil universel pour la régulation spatiale du son, permet, par exemple, de faire circuler le son autour des auditeurs, ou selon un mouvement diagonal punctiforme au-dessus d'eux. Ainsi, la production sonore n'est plus liée à la position de l'interprète et le mouvement du son dans l'espace devient partie intégrante de la composition. A l'aide d'appareils de retardement il est possible d'obtenir un effet de canon et de reproduire les sons avec un retard variable allant jusqu'à 12 secondes par rapport au moment de leur production réelle. A partir de là, il est évidemment toujours possible de continuer à les transformer. Tous ces procédés permettent donc une différenciation exceptionnelle et une combinatoire tout à fait nouvelle. Ce qui est propre aux procédés de live electronics rejoint les qualités décrites dans les oeuvres récentes sans électronique, comme le quatuor à cordes. Dans Guai ai gelidi mostri et Quando stanno morendo, Nono n'a mis le texte parfois que partiellement en musique, et ce ne sont souvent que des mots ou des syllabes isolées, chantées simultanément, de sorte que tout en étant écrits dans la partition ils ne peuvent pas ou à peine être compris. Dans ses oeuvres des années cinquante déjà, mais aussi dans le quatuor à cordes ou dans Prometeo, il y a des parties où - comme Franz Liszt l'avait fait dans le poème symphonique Die Ideale de 1857 - Nono a inscrit le texte dans la partition sans toutefois le faire ni chanter ni réciter. Guai ai gelidi mostri est basé sur un montage de textes réalisé par Massimo Cacciari. Des vers de Lucrèce, Ezra Pound, Friedrich Nietzsche, Rosenzweig et Benn sont réunis en un tout de quatre parties au milieu duquel se trouve "il più freddo di tutti i gelidi mostri" [le plus froid de tous les monstres glaciaux]: "Stato si chiama", l'idole "Essere-Stato". Contre cet "Essere-Stato" est fait appel au nom de ce qui est ouvert: "Suona profonda l'Aperto", lit- on selon l'expression de Gottfried Benn. C'est le "canto persuaso" qui conduit à un temps nouveau, un temps sans peur. Dans ce montage de textes, il n'y a que des fragments qui sont chantés et la troisième partie du montage de Cacciari n'apparaît pas du tout dans la musique. Il en va de même des quatre peintures d'Emilio Vedova, un ami de Nono, qui sont mises en rapport avec les quatre parties du montage. Ces peintures ne doivent pas être "illustrées" musicalement, mais elles parlent, à travers leur langage, de la même chose: "Emilio Vedova et son cycle sur le carnaval de Venise: d'autres figures, une autre matière, d'autres couleurs, d'autres oreilles, les siennes! Plus grandes ouvertes, pour capter, qu'une station radar, plus sensibles qu'un ordinateur pour se "charger" et "se décharger par le travail " (13). Cependant, ce que " signifient " les peintures de Vedova, ce que suggère le texte, constitue précisément aussi pour la musique le point central. L'oeuvre elle-même est un "canto persuaso" orienté vers le changement. C'est ce que Nono, dans un texte pour son ami Helmut Lachenmann (1983), a formulé de la manière suivante:
Guai ai gelidi mostri est composée de trois
parties qui se suivent sans interroptions. Leur durée est respectivement
de 18, 5 et 6 minutes. La fin de la première ainsi que de la
deuxième partie est constitué par des passages sifflants
extrêmement forts qui rompent, comme des cris de douleur, le
continuum des sons le plus souvent à peine audibles, se mouvant
sans cesse à l'intérieur d'eux-mêmes. Le continuum
sonore de cette oeuvre est formé de trois groupes: à
la base il y a un trio à cordes à registre grave (alto,
violoncelle, contrebasse) dont la bande sonore, toujours à
la limite de l'audible, change lentement mais de façon continue.
Les trois instrumentistes à vent, avec leur six instruments,
changent en revanche continuellement aussi bien sur le plan des combinaisons
instrumentales que sur celui de la production de sons très
différents transformés par la live electronics. Le troisième
groupe enfin, à savoir les deux voix d'alto au registre grave
de bout en bout, n'apparaissent pas comme des " solistes ", mais sont
au contraire complètement intégrées dans les
sons instrumentaux. Elles semblent en quelque sorte émerger
brièvement avec des fragments de textes du son instrumental
pour y disparaître ensuite à nouveau. Chacune des trois parties est à son tour tripartite.
A cette tripartition correspondent dans les parties principales I
et III trois textes de différents poètes de l'Europe
de l'Est. Dans cette oeuvre aussi, Nono emploie les textes choisis
de manière fragmentaire, leur mise en musique est souvent faite
de sorte qu'ils ne peuvent être compris que partiellement avec
une exception significative toutefois: dans la première section
de la partie II, l'alto dit le texte Mosca - chi sei? de Khlébnikov
une première fois intégralement et de manière
tout à fait intelligible, puis dans la deuxième section
le texte est repris de façon fragmentaire, mais plus distinctement
encore, avec, simultanément, l'inversion de la récitation
reproduite électroniquement avec un retard d'une seconde. Dans
la troisième section enfin, le poème est récité
encore une fois entièrement, mais il est progressivement écrasé
par les sons des instruments, qui deviennent de plus en plus forts.
Tout au long de cette partie, les sons des instruments sont transposés
de façon continue jusqu'à une octave inférieure
et doublés en plus par les sons reproduits avec deux à
cinq secondes de retard. La musique se "crispe" pour ainsi dire, il
se produit un "cercle vicieux", comme le fit remarquer très
justement Peter Sonderegger dans une étude analytique (16).
Dans la deuxième version de Prometeo, l'avant-dernier mouvement de la première version, "Stasimo secondo", se trouve à la fin. D'une durée d'environ douze minutes, ce mouvement présente trois groupes sonores (trois "cori"): un groupe vocal (2 sopranos solos, 2 altos solos, I ténor solo), un choeur d'instruments à vent (flûte, clarinette, trombone) et un choeur de cordes (alto, violoncelle et contrebasse). Le sous-titre "a suonar e cantar" renvoie directement à la musique ancienne, plus exactement à la "polychoralité" vénitienne. Les parties instrumentales qui dédoublent les voix chantées "-colla parte " peuvent aussi, selon une indication dans la partition, être supprimées; cette décision dépend des circonstances acoustiques du lieu d'exécution. Dans l'exemple
3 on peut voir le changement continuel entre combinaisons vocales
et instrumentales. Quant à la dynamique, elle est déterminée
par l'indication générale: "sempre il più pppppp
possibile", donc à la limite de l'audible. L'accord initial
fa-si-do est divisé au milieu: d'abord c'est le premier alto
qui chante avec le groupe des cordes, ensuite le premier alto avec
le ténor, mais cette fois "la voix médiane". Après
un silence, l'accord est renversé (si-do-fa) dans les mêmes
instruments, chaque note étant cette fois aussi chantée.
Pendant ces trois premières mesures, on assiste à un
accelerando presque jusqu'au double du tempo, ensuite, au tempo initial,
survient un changement de groupe au profit du choeur des instruments
à vent, les sons restant les mêmes dans un ordre différent
(si-fa-do). Après, suit une autre disposition (fa-si-do) liée
à une combinaison instrumentale des deux choeurs (flûte,
clarinette alto). Encore une nouvelle disposition de l'accord de départ
(si-do-fa) avec une autre combinaison instrumentale maintenue dans
la mesure 7, mais avec une autre distribution des voix chantées. Traduit de l'allemand par Carlo Russi.
(1) Garavaglia, Renato: Un flauto strano per scatenare tutta la fantaisa. Alla vigiglia di un debutto, Luigi Nono polemizza, in L'Unità (58), n°125 du 29.5.81, p. 12. (2) Luigi Nono, éd. par H-K. Metzger et R. Riehn, Musik-Konzepte 20, Munich 1981 (3) Nono, Luigi: Musica e Resistenza, in Rinascita, 7.12.63, p.27. Spangemacher, Friedrich: Luigi Nono: Die elektronische Musik, Forschungsbeiträge zur Musikwissenschaft, 29, Regensbourg 1983, pp.50- 82. Vogt, Harry: Hommages und Elegien in memoriam Federico García Lorca, in Dissonanz/dissonance 9, août 86, pp. 15-17. (4) C'est ce qu'a montré de façon exemplaire Nicolaus A. Huber dans son texte: Luigi Nono: Il canto sospeso VIa, b, paru dans Musik-Konzepte 20, pp. 58-79. (5) Stenzl, Jurg: Altes im Neuen der italienischen Musik nach 1941, in Miscellanea del Cinquantenario, Milan 1978, pp.163-172. (6) Nono, Luigi: Texte. Studien zur seiner Musik, éd. par Jurg Stenzl, Zurich 1965, p. 34. (7) Nono, Luigi: L'erreur comme nécessité, in Revue Musicale Suisse 123 (1983), p. 270. (8) Cité d'après H-K. Metzger, in Musik-Konzepte 20, p. 93. (9) Vattimo, Gianni et Rovatti, Pier Aldo (éd.): Il pensiero debole, Milan 1983. (10) "Petites vérités à l'assaut du tribunal de la Raison", dossier in Le Monde du 17/18.6.1984. (11) Eggebrecht, Hans Heinrich: Musikalisches Denken, in Archiv fur Musikwissenschaft, 32 (1975), pp. 228-240. (12) C'est Arturo Tamayo, chef de l'enregistrement Fonit Cetra ITL 70100, qui fit une copie au net de la partition de cette oeuvre, copie dont l'existence m'a été signalée par André Richard. L'édition imprimée n'est pas encore accessible. (13) Guai ai gelidi mostri - "Wehe den kalten Ungeheuern, in Musik der Gegenwart Berlin / Musik der Zeit I Köln, programme du 17/20 et 21/23.1O.1983. (14) Nono, Luigi: Per Helmut, in Revue Musicale Suisse, 123 (1983), p. 336. (15) Nono, Luigi: Quando stanno morendo - Diario polacco 2" (1982), in Numero e suono. La Biennale Settore Musica 27.9/8.1O.1982, Venise 1982, p. 167. (16) Sonderegger, Peter: Luigi Nono: "Quando stanno morendo... ", Diario polacco 2°. Analytisch orientierte Betrachtungen, Bâle 1985, manuscrit (37 pages).
Source : "Luigi Nono" (Livret-programme)
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