Lettres
de Karlheinz Stockhausen
à Pierre Boulez

 

Les lettres de Karlheinz Stockhausen à Pierre Boulez se trouvent dans le Fonds Boulez de la Fondation Paul Sacher à Bâle. Elles sont écrites en français. A la demande de Stockhausen, Marlies Fassey a corrigé certaines formulations maladroites. Nous avons pour le reste respecté la typographie, sauf quelques exceptions, et corrigé les fautes d'orthographe. Ces lettres ont à la fois une valeur historique et musicale, dans la mesure où elles illustrent les recherches des deux compositeurs les plus importants du mouvement sériel des années cinquante, et une valeur de témoignage humain entre deux hommes qui étaient alors particulièrement proches.

4.1.1953

Cher Pierre,

La rue de Gabrielle monte vers la place du Calvaire. Pas mal. Si la dame a plus de 45 ans, j'accepte le logement. Je trouve l'endroit très amusant.

Je ne peux pas partir plus tôt que le 12. Mon passeport n'est plus valable (je l'ai remarqué le 27.12., trop tard pour le faire prolonger avant le 3.1., et pour le visa il faut dix jours, parce que toutes les formalités de l'administration se font encore pour moi à Hambourg, mon lieu de résidence. Je regrette beaucoup, mais il n'y a rien à faire. Et surtout, je ne sais pas encore si le consulat me donnera mon visa pour le 12. (Mais espérons-le!).

Quant à l'article, je pense que vous l'avez arrangé dans les meilleures conditions.

L'oeuvre électronique est maintenant passée pour moi. J'ai beaucoup appris, et au point de vue de l'écriture, je me trouve en face du problème d'une transformation plus directe de la pensée. Je perds la vue immédiate pendant l'écriture, à cause des "fréquences", "db" [décibels], "centimètres", etc. Le problème ne se pose pas quand on regarde toujours les notes écrites dans une partition traditionnelle.

Vous trouvez aussi, je pense, que la question des sonorités acceptables doit être au premier rang - tout comme les problèmes de la forme sérielle dont l'importance est la même. L'une veut casser l'autre - et vice versa. Je me sens vraiment dans les conditions d'un débutant! Combien j'ai cherché ces derniers temps - par exemple - les possibilités des intervalles verticaux pour les "Klänge" (sonorités) qui ne sont pas en rapport naturel (possibilités que j'avais tant cherchées pour la première étude). On obtient presque toujours des interférences - sonnant comme des vibratos lamentables!

Maintenant j'ai trouvé une possibilité: je colle des petits morceaux de bande sur une boude (l'un directement après l'autre). Sur chaque morceau, on a enregistré un autre son sinusoïdal. Maintenant j'envoie cette suite simultanée de sons dans la chambre d'écho par la boucle, et j'obtiens un spectre vertical. Je n'ai plus de vibratos et peux me servir des intervalles non naturels, et je peux prendre des intervalles très petits (par exemple le rapport 1:5 divise en 5 intervalles égaux et chaque intervalle encore en 5; c'est-à-dire entre 100 et 500 Herz une gamme chromatique de 25 intervalles . Les spectres obtenus (je coupe naturellement la tête au résultat - c.à.d. les petits morceaux qui ont été sur la boucle) sonnent très bien. Je n'ai pas fait changer l'intensité de chaque son sinusoïdal, parce qu'ainsi je peux travailler avec des Klänge de largeurs différentes - et avec l'attention analytique et pris par des "paquets". Surtout: ça sonne clair, personnel (au point de vue série), et beau. Une chose: on obtient toujours des corps descendants et la modification des Hüllkurven (enveloppes) est limitée à deux : "un être donné" A cause de cela, je travaille sur des enveloppes en groupes sériels: p. ex. groupe de quatre:

et chaque spectre a une intensité personnelle (p. ex. )

Je crois avoir trouvé, pour la première fois, la question de la hauteur et de la durée. Je vais vous montrer ça à Paris parce que c'est trop long pour maintenant.
En tout cas: il reste un groupe immense de problèmes physiques et physiologiques qui ne sont pas du tout résolus par les physiciens - et encore moins par nous!!
Débutants! Toujours!
André Jolivet va venir ici pour se mettre au point. Il faut que vous veniez et Pousseur aussi, je vous assure; parce que je vois un peu la direction, quand vous ne venez pas à l'heure (Hermann Heiss (1) a commencé une étude avant Noël).
Maintenant, rien n'est plus important que l'arrivée de mon visa.
Toute ma pensée est avec vous.

Karlheinz

Saluez Fano (2), s'il vous plaît.

(1) Hermann Heiss: pseudonyme de Georg Frauenfelder. Compositeur et pédagogue allemand (1897- 1966). Il a contribué à la rédaction du livre de J-M. Hauer, Zwölftontechnik en 1926. Il eut également des contacts avec Schoenberg. Toute son oeuvre d'avant 1944 fut détruite dans les bombardements de Darmstadt en 1944. Il a travaillé dans le domaine de la musique électronique après la guerre et écrit plusieurs traités théoriques.

(2) Michel Fano: compositeur et musicographe français né en 1929. Elève de Messiaen en même temps que Boulez avec lequel il est toujours resté lié, il s'orienta rapidement vers le cinéma. Il a écrit les musiques de nombreux films de Robbe-Grillet, ou celle de documentaires. Il a également réalisé des émissions sur la musique contemporaine.

 

Source : "Karlheinz Stockhausen" (Livre-programme)
Ed. Contrechamps/Festival d'Automne à Paris, Paris, 1988, p. 24-25

©Festival d'Automne à Paris, Ed. Contrechamps

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