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Lettres
de Karlheinz Stockhausen
à Pierre Boulez
Les lettres de Karlheinz Stockhausen à Pierre Boulez se trouvent
dans le Fonds Boulez de la Fondation Paul Sacher à Bâle.
Elles sont écrites en français. A la demande de Stockhausen,
Marlies Fassey a corrigé certaines formulations maladroites.
Nous avons pour le reste respecté la typographie, sauf quelques
exceptions, et corrigé les fautes d'orthographe. Ces lettres
ont à la fois une valeur historique et musicale, dans la mesure
où elles illustrent les recherches des deux compositeurs les
plus importants du mouvement sériel des années cinquante,
et une valeur de témoignage humain entre deux hommes qui étaient
alors particulièrement proches.
10.5. 1953
Cher Pierre,
C'est une vraie torture de lire vos lettres. Pour un Français,
c'est peut-être plus facile à lire (3). Scherchen (4)
dirigera les contre-points le 26 à 19h00. Il m'a invité
à venir à Rapallo, mais je n'ai pas le temps d'y aller.
Et il a voulu éditer cette partition. C'est curieux. A partir
du 16, je ferai six répétitions de trois heures avec
les exécutants. Le Kapellmeister arrivera le 22 pour faire
ses dernières répétitions. Je serai une boucle
fermée. Je trouverai peut-être aussi un maître
de la poésie allemande.... Puis-je compter sur vous? Malheureusement
nous aurons l'appartement à partir du 15 (env.) juillet, et
je ne peux pas encore vous inviter chez moi. Mais on trouvera toujours
une chambre par Eimert (5).
Mr. Gabrieli, Mr. Jelinek (6), Mr. Patterson (7) (?) et Mr. Stravinsky
sont mes confrères - voyez le programme.....
A propos de votre lettre: dans ma dernière partition, j'ai
travaillé de temps en temps "sans papier", et pendant
tout ce temps, j'ai beaucoup improvisé au piano (8). Ca m'a
fait très plaisir. J'ai trouvé dans les contre-points
le principe d'une correspondance directe entre les dimensions (temps,
espace) à partir d'une génération immanente par
modulo. Et j'ai bien vu la nécessité d'un rapport chromatique
entre les rythmes et les unités variables entre les rythmes
pour chaque suite d'une gamme.
Pour trouver une vraie impression de changement temporaire de chaque
son et rythme par une permutation, j'ai vu ça de la façon
suivante: par exemple
Quand on veut marquer pour l'oreille par ex. la suite initiale 12
7 6... dans les permutations par sfz, on entend =
sfz, ou par petites valeurs ,
ou un contrepoint entre les deux (1. + 3.)
Vous voyez ce que je veux dire: un contrepoint entre toutes les dimensions
par combinaison des proportions supérieures et inférieures
(comme je vous l'ai expliqué "rythme supérieur
et inférieur").
C'est très simple, mais improvisez une fois au piano avec une
intention linéaire (un contrepoint comme ça est déjà
assez difficile à improviser), par exemple avec 6 sons, tous
les sons pp, seulement une suite (de 6) initiale sfz dans les permutations
suivantes. Vous voyez l'élargissement jusqu'au bout (ici un
contrepoint en extrême de 7 x 4 (Dimensions) = 28 lignes contrapuntiques
(mon Dieu je pense à Fleischer.......). Fini! Pour garder les
rapports temporaires:
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vous avez maintenant (O):
(seulement horizontal ici) |
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(? dépend de la suite prochaine) |
J'ai vu une exposition de fleurs ici. C'est d'une beauté que
je n'aurais jamais rêvée! Chaque pays a envoyé ses
plus belles fleurs, surtout les Hollandais. On devient saoûl!
Rosbaud (9) a dirigé (Neues Werk) Berg, Webern, Schoenberg; vous
avez sûrement reçu le programme. Il est affreux d'entendre
une autre chose après ce Webern (Concerto (opus 24) pour
9 instr.).
Mr. Rufer (10) parlé avant: "Mr. Boulez m'a écrit
que Schoenberg n'a pas compris la composition sérielle. Sûrement
Boulez est le seul à l'avoir comprise..." Quel idiot! Plat!
A l'Opéra, on donne maintenant Wozzeck. Malheureusement on entend
très mal l'orchestre (à cause de la salle, qui n'est pas
encore reconstruite) (orchestre sous la scène). Marie très
mauvaise; mise en scène très bien! Mais aucune comparaison
avec Paris (ensemble de Vienne).
Ecrivez-moi
Avec toute mon amitié
Votre Karlheinz
(3). Stockhausen fait allusion à la graphie minuscule de Boulez,
effectivement difficile à lire. Dans une lettre à Boulez
non publiée ici, il insiste avec humour sur la question.
(4). Hermann Scherchen: chef d'orchestre allemand (1891-1966). Défenseur
de la musique contemporaine après la guerre de 14-18 - il joue
la musique de Schoenberg et crée la revue Melos notamment
- Scherchen a suivi de près la nouvelle génération
après 1945. Il fonde sa propre maison d'édition, Ars
Viva, en 1950, et un studio électro-acoustique à
Gravesano, en 1954. Il fut très proche de compositeurs comme
Dallapiccola, Maderna, Nono, et Xénakis, dont il assurera plusieurs
créations.
(5). Herbert Eimert: compositeur et théoricien allemand (1897-1972).
Il fonda en 1951 le studio de musique électronique de la radio
de Cologne, où il appella le jeune Stockhausen en 1953. Il
édita également la revue Die Reihe entre 1955
et 1962, en collaboration avec Stockhausen.
(6). Hanns Jelinek: compositeur autrichien (1901-1969). Elève
de Schoenberg et de Berg, il fut, comme compositeur et comme pédagogue,
I'un des plus grands défenseurs de la technique dodécaphonique.
(7). Compositeur anglais, élève de Richard Rodney Bennett,
né en 1947.
(8). Cf. l'article de Michael Kurtz.
(9). Hans Rosbaud: chef d'orchestre autrichien (1895-1962). Il fut
dans l'entre-deux guerres un fervent défenseur de la musique
contemporaine. Il dirigea de 1948 jusqu'à sa mort l'orchestre
de la Südwestfunk de Baden-Baden et fut ainsi associé
aux festivals de Donaueschingen. Il a fait la création du Moïse
et Aaron de Schoenberg et celle de nombreuses oeuvres de Messiaen,
Boulez, ou Stockhausen.
(10). Musicologue autrichien né en 1893. Elève de Zemlinsky
puis de Schoenberg à Vienne (1919- 1922), il devint l'assistant
de ce dernier à Berlin entre 1925 et 1933. Organisa les concerts
de musique contemporaine à Hambourg avec Stuckenschmidt, travailla
comme critique et publia un traité sur le dodécaphonisme
en 1952 ainsi qu'un catalogue des oeuvres et écrits de Schoenberg.
Il dirige depuis 1961 l'édition des oeuvres complètes
de ce dernier.
Source : "Karlheinz Stockhausen" (Livre-programme)
Ed. Contrechamps/Festival d'Automne à Paris, Paris, 1988, p.
©Festival
d'Automne à Paris, Ed. Contrechamps
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