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Lettres
de Karlheinz Stockhausen
à Pierre Boulez
Les lettres de Karlheinz Stockhausen à Pierre Boulez se trouvent
dans le Fonds Boulez de la Fondation Paul Sacher à Bâle.
Elles sont écrites en français. A la demande de Stockhausen,
Marlies Fassey a corrigé certaines formulations maladroites.
Nous avons pour le reste respecté la typographie, sauf quelques
exceptions, et corrigé les fautes d'orthographe. Ces lettres
ont à la fois une valeur historique et musicale, dans la mesure
où elles illustrent les recherches des deux compositeurs les
plus importants du mouvement sériel des années cinquante,
et une valeur de témoignage humain entre deux hommes qui étaient
alors particulièrement proches.
novembre 1957
Cher Pierre, tout ce que j'apprends de vos succès me rend
heureux. Vous avez le don d'entendre votre voix intérieure;
suivez-la: et tout sera en ordre. Vos forces sont en accord avec votre
mission.
Les pièces de X (11) sont une collection d'éléments
extravagants. Les extrêmes sont multipliés et deviennent
par là médiocres. Le choc est recherché. Mais
il est évident que le compositeur n'a pas éprouvé
le choc lui-même. Chaque détail est choisi pour faire
une certaine impression; mais cet automatisme psychique ne joue que
pour certains amateurs et pour une seule fois. Même Tudor (12)
ne peut éviter l'aspect grossier, superficiel, bas et bon marché.
Ce qui me frappe, c'est la facilité d'écrire si vite
et si habilement dans les idiomes des autres. Néanmoins, je
pense que ce talent combinatoire, combiné avec un oeil qui
peut assimiler certains aspects: formule de la peinture (répartition
des structures sur le papier avec une aversion pour la régularité
et la périodicité) peut aussi trouver de temps en temps
(comme dans certaines pièces de chair) une forme intéressante
et nouvelle. Grosso modo, je dirai que 10-15 minutes sont assez pour
montrer ces aspects; mais pour comprendre le mécanisme de ce
manièrisme, il faut l'entendre peut- être pendant 25
minutes comme j'en ai eu l'occasion à Cologne. J'ai vu que
même les ambitions les plus fortes possibles, même l'influence
de Metzger, même l'arsenal de tous les éléments
extrêmes de notre époque (les cascades, les coups de
couvercle; les pizz.; les différents modes de crier, chanter,
parler; les "battuto muto"; les maracas, etc., les Atemglocken;
les clusters....), même la présence d'un pianiste qui
a composé certaines pièces lui-même selon des
dessins, même la beauté d'un chanteur noir avec des jolies
maracas dans les mains: tout cela (et tout ce que je n'ai pas nommé)
ne peut cacher la pauvreté de la construction, la banalité
de l'invention. Même physiquement, je n'ai pas été
touché une seule fois par des sons ou par des actions ou par
les yeux du Noir. L'intention de choquer les gens, par le côté
pédérastique, n'a pas marché, parce que les mots
français n'étaient pas compréhensibles. Le chanteur
produit presque toujours des sons avec voix de tête ppp
caché par le piano; d'une manière stéréotypée,
il hurle de temps en temps en ff, très brièvement.
J'ai supprimé la seule pièce promise par X en texte
allemand avec piano et woodblocks, vibraphone et Atemglocken, célesta
et quelques coups de gong (après le Refrain).
Le Noir est très sympathique, très calme et très
rigoureux, il n'a pas la chance de montrer s'il peut chanter ou non;
rien de gênant.
Sans Tudor, je n'ai aucune idée de ce que cette composition
peut devenir. Tudor avait beaucoup travaillé pour composer
certaines pièces lui-même; il en a préparé
une qu'il n'a pas jouée (c'était une pièce uniquement
"battuto muto" - sur le couvercle); Tudor disait qu'il n'avait
pas le temps de finir cette pièce: "mais heureusement:
si je l'avais achevée, le concert aurait été
terminé tout de suite" (il avait préparé
la pièce de façon à la jouer avec des gants;
il fallait les ôter de temps en temps, etc.).
Il est difficile de dire si je répéterai ce concert
avec les pièces de X ou non; pour le moment j'en ai assez.
Le souvenir est faible, le théâtre était maigre,
"la chair sans l'esprit impuissante', (13).
Tomek (14) me disait que le concert avec Visage (Nuptial) et
Gruppen peut se concrétiser quand on trouvera l'argent
nécessaire; espérons-le.
A propos de Malraux: au fond, notre existence n'est pas de ce monde;
les personnages politiques changent, et il faut en tirer le maximum
aussi longtemps qu'ils sont là. Nous pourrions vivre n'importe
où. Malraux est, entre autres, là pour nous, mis à
notre disposition.
Votre travail "pour la musique des autres" est un travail
pour vous-même, vous le savez mieux que moi.
Soyez sûr que je serai toujours là, quand vous aurez
besoin de moi; et pendant que vous travaillez à autre chose
que la composition, je cherche et je me fais mes idées. Ma
vanité "d'inventeur" disparait de plus en plus, et
quand je cherche et travaille, je pense aussi: comment Pierre pourrait-il
s'en servir? Nous approchons de la même montagne par deux côtés
différents, et il n'est plus important de savoir qui arrivera
au sommet (15).
Votre Karlheinz
(11). Karlheinz Stockhausen a voulu que le nom du compositeur ne soit
pas révélé.
(12). David Tudor: compositeur et pianiste américain né
en 1926. Associé à John Cage et à Merce Cunningham,
il a participé au mouvement avant-gardiste américain
de l'après-guerre. Il mit également ses énormes
talents de pianiste au service des compositeurs européens à
Darmstadt, et créa des oeuvres de Stockhausen (qui lui dédia
ses Klavierstücke V-X), Bussotti, Cage, Boulez, etc.
(13). Cf. La même notation dans la lettre du 12.11.60.
(14). Tomek, Otto: Critique et administrateur autrichien né
en 1928. Il fut conseiller pour la musique contemporaine aux éditions
Universal et responsable de la musique contemporaine à la WDR.
Il organisa aussi les concerts "Musik der Zeit" et participa
à la programmations des Donaueschinger Tage. Il fut co-éditeur
de la "Neue Zeitschrift fur Musik".
(15). Cf. La même remarque dans la lettre du 12.11.60.
Source : "Karlheinz Stockhausen" (Livre-programme)
Ed. Contrechamps/Festival d'Automne à Paris, Paris, 1988, p.
©Festival
d'Automne à Paris, Ed. Contrechamps
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