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Lettres
de Karlheinz Stockhausen
à Pierre Boulez
Les lettres de Karlheinz Stockhausen à Pierre Boulez se trouvent
dans le Fonds Boulez de la Fondation Paul Sacher à Bâle.
Elles sont écrites en français. A la demande de Stockhausen,
Marlies Fassey a corrigé certaines formulations maladroites.
Nous avons pour le reste respecté la typographie, sauf quelques
exceptions, et corrigé les fautes d'orthographe. Ces lettres
ont à la fois une valeur historique et musicale, dans la mesure
où elles illustrent les recherches des deux compositeurs les
plus importants du mouvement sériel des années cinquante,
et une valeur de témoignage humain entre deux hommes qui étaient
alors particulièrement proches.
12.2.1960
Cher Pierre, merci pour votre gentille lettre. Vous êtes le
seul qui pense vraiment après avoir écouté ma
musique et qui réponde d'une façon active en stimulant
toutes mes forces.
Ma réflexion d'aujourd'hui est un début de ma pensée
touchée par votre lettre. -
La question du choc: Après avoir entendu moi-même les
différents essais d'une interprétation et (environ)
quinze fois l'enregistrement, je peux dire que je n'ai rien à
faire avec ce que vous appelez "choc non renouvelable"!
Quand même, il faut constater: vous êtes hors de l'engagement
du compositeur qui tâche de reconnaître sa pensée,
et votre argument est pour moi "massgebend" (déterminant).
Mais il faut que vous m'expliquiez exactement ce que vous considérez
comme des éléments de "choc" et dans quel
sens "uniquement choc". Je pense, jusqu'à maintenant,
qu'aucun élément ne se trouve dans cette partition qui
ne s'entende qu'en fonction d'un organisme composé sans truc
et sans ornement.
Le glissando: vous avez peut-être encore la première
partition dans votre mémoire avec des glissandi non structurés,
c'est-à-dire chromatiques ou mélangés avec des
glissandi diatoniques. Après Darmstadt et les premières
exécutions, j'ai complètement retravaillé les
glissandi et il n'y a plus un glissando diatonique dans la partition,
et (sauf deux glissandi chromatiques extrêmement rapides) tous
les autres sont maintenant extrêmement différenciés
comme types de mélodies plus ou moins serrés (16).
Marimba-Vibra: Vous savez que ces configurations mélodiques
plus ou moins rapides ont la fonction de faire entendre un cycle (p.
ex. 23 de ces configurations sur - disons - 14 minutes); il ne fallait
pas les faire plus courtes à cause des autres cycles en contre-phase
et à cause de la structure rythmique de chaque cycle. D'autre
part, il fallait bien les différencier des autres configurations
(possibles par combinaisons d'éléments variables) (et
par les groupes non variables). Je crois avoir trouvé maintenant
la meilleure formulation possible pour Zyklus. Il faut également
constater le fait que j'ai élaboré (sans variabilité
d'interprétation) les formules de ces mélodies destinées
au marimba; pour le vibra au contraire, j'ai indiqué les ambitus
et la direction, avec l'indication d'appliquer les trilles du marimba
au vibra: engendrement d'une variabilité par des modèles
fixes.
Il est vrai que Caskel n'a pas encore changé la réalisation
de ces "glissandi" (depuis ses premières versions)
comme il faut - continuum n'est ni glissando ni cluster - je suis
de votre avis. La notion du "continuum" n'a pas de sens
pour Zyklus; et même après avoir fait quelques
expériences avec Caskel avant la composition du Zyklus
- où j'avais l'impression qu'un glissando, même diatonique
avec pédale au vibraphone, fait un complexe sonore en soi,
inanalysable - j'ai remarqué, pendant la première exécution,
que cette impression est immédiatement détruite quand
de tels glissandi apparaissent dans le contexte de l'oeuvre; à
cause des hauteurs bien différenciées ponctuellement
à côté des "glissandi": et j'ai recommencé
le travail. Dans Refrain, j'ai également travaillé
avec certains glissandi, mais il sont toujours superposés avec
des hauteurs fixes etc.
Au contraire, dans ma nouvelle composition électronique, le
glissando - le vrai continuum - acquiert une signification structurelle
entre hauteur linéaire et épaisseur
etc. (hauteur fixe comme un extrême des fréquences vectorielles
).
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point
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Coupure
mélodie / continuum Son
est une opposition d'une hiérarchie |
coupure .
|
Le problème est intéressant au point
de vue forme: |
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continnum
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texture - point - structure
échelle - coupure - gestalt (forme)
zustand (état) - continu - Bewegung (mouvement)
et tendance cyclique: pointillisme (structuration extrême)
en approchant le continu (pivot dialectique).
C'est là où les notions extrêmes deviennent ambiguës
(défaut des premières oeuvres "ponctuelles"
de travailler sur une seule base:
macro-forme
continuum (homogène)
micro-forme
coupure (hétérogène)
__ : sans ambiguité, sans échange).
La notion du bruit: dans Zyklus, j'ai abandonné pour
la première fois mon problème no 1: "Vermittlung"
[communication] entre tous les éléments, c'est-à-dire
aussi entre les Klangfarben [timbre] - avant tout: entre bruit et
son (ce qui est le même problème: "continuum - coupure"
sur le plan des vibrations sonores: en approchant la périodicité
/ coupure sons;
en approchant le continuum
bruit). Dans le Zyklus, je n'ai pas choisi la parenté
entre les Klangfarben. Une seule fonction d'ambiguité existe
dans deux familles, mais pas entre les différentes familles,
c'est-à-dire:
| métal hauteurs fixes |
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(vibra) |
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bois h. f. (marimba) |
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Triangle |
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| métal |
" |
approx. (Almgl.) |
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" h. approx. (Schlitztrommel) |
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| métal |
"bruit"
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(Cymbale, Gong, Tamtam) |
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" "bruit" (guero) |
Quelquefois, j'ai essayé de lier métal-bois par différentes
ambiguités, mais cela n'a pas une grande efficacité
(Gong avec baguettes en bois très serré et guero autour
etc.)
(vibra
marimba Schlitztrommel
(tambour de bois)
vibra dans le grave etc.) |
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Almglocken
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En tout cas je n'ai pas posé le problème que j'avais
traité déjà tellement avec Kontra-Punkte
et beaucoup plus encore dans Gruppen (je l'ai réservé
maintenant pour mon travail électronique, où l'on est
capable de résoudre les problèmes de la polyphonie entre
les Klangfarben et les bruits-sons).
L'idée de la forme du Zyklus est basée sur l'individualité,
sur l'indépendance des éléments sonores choisis:
ils marquent des Zeitpunkte (points temporels) (et en respectant cette
fonction, on pourrait les remplacer par un nombre pareil d'un tout
autre ensemble d'éléments sonores) (au contraire, dans
Zeitmasze et Gruppen, aucun élément sonore ne
pourrait être remplacé). Il faut reconnaître les
Stellenwerte der Klangfarben (valeurs de position du timbre) dans
la succession des pages, des fractions de page et des groupes, et
la relation entre les "Stellenwerte" fixes (composition
des groupements par page et structure partielle) et variables. Comme
ça, un instrument vérifie une "couche de temps",
mais comme un continu - coupé (sans l'ancienne notion des "voix").
Il me semble que cette fonction est réalisée clairement;
et il n'y a aucun sens à chercher autre chose dans cette oeuvre.
Vous allez entendre dans ma nouvelle composition électronique
que l'opposition bruit- son est intégrée dans un continuum,
et que le "bruit" - traité de cette façon
- est aussi bien susceptible de s'intégrer à des structures
polyvalentes par une neutralité composée, non "par
sa nature".
Votre dernière question est la plus actuelle: opposition -
engendrement - description. Est-ce que vous considérez vraiment
la notation du Zyklus entièrement comme une description
des phénomènes produits? Prenons un exemple: J'ai indiqué
dans le texte que l'interprète doit poursuivre une direction
en faisant ses applications des éléments variables aux
éléments fixes: obtenir un nouveau son complexe par
mixture d'un élément fixe
(disons un coup sur la peau) et d'un élément variable
(disons, à un certain moment, il peut mixer avec un coup sur
l'Atemglocke ou sur le marimba) ;
c'est-à-dire de considérer toujours la variabilité
de certains éléments sonores en rapport avec des éléments
fixes pour obtenir des "Mischfarben" [timbres mélangés]
comme résultat d'une "Verbindung" [liaison]. Les
éléments variables sont des
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index :
(indices)
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éléments variables
éléments fixes
|
| résultants: |
a(x) |
b(2) |
c(y) |
| |
a(x, y) |
b |
c(2) |
| |
|
etc. |
|
Cette direction de l'application du texte n'était pas claire
du tout dans toutes les interprétations jusqu'à maintenant:
la considération primordiale était toujours dirigée
par une pensée technique; pour cela on jouait presque entièrement
les deux genres d'éléments successivement comme des
éléments d'un même niveau: a x b y z c etc., qui
n'est pas du tout dans le texte (ni suggéré par la composition
des Klangfarben ni par l'écriture). On peut - dans ce sens
bien défini - considérer l'écriture du Zyklus
comme une nomenclature (et non une "description") des éléments
sonores organisés temporellement au niveau élémentaire,
c'est-à-dire des composants; mais au niveau de la formulation
- qui est le champ de l'interprétation, qui doit être
une véritable interpénétration - L'écriture
engendre les objets résultants (virtuels). C'est un début
- d'accord - d'une pensée productive et d'une démarche
génétique. Vous pouvez - autant que moi-même -
redouter l'efficacité de ma première réalisation
de cette pensée générale; mais vous ne pouvez
pas ignorer que j'ai justement, avec Zyklus, cherché
ce que vous demandez dans votre dernière lettre, et qu'on n'est
pas si loin l'un de l'autre comme vous le pensez. Nous pourrions bien
discuter sur le fait que probablement mon "Geist ist willig,
aber das Fleisch ist schwach" [L'esprit est plein de bonne volonté,
mais la chair est faible] - selon votre point de vue. Mais je ne veux
pas que vous vous permettiez de me dire que ma pensée est faible,
même pas dans un commentaire hâtif. Il est juste que vous
circuliez autour de vous-même en face de mon travail, mais méfiez-vous
des conclusions sur ma pensée tirées prématurément.
J'ai une intuition immédiate pour les "dangers mortels"
et la volonté assez forte de ne pas me perdre. Quant à
ma mort possible: ohne mich wird nicht gestorben! (on ne meurt pas
sans moi). Et sans "danger" le "modo khrouchtechevo"
pour "le XXe congrès" ne me fait pas peur: quand
vous avez quelque chose à dire pour moi (ou Pousseur) - dites-le
à la manière Boulez. Pour "le monde" faites
le cinérama russe, à la manière du Congrès;
cela ne me dit rien. de connais le public du Congrès....).
Les "Khrouchtchevs" trouvent leurs modes grâce à
la stupidité du Parti; mais quelques fois, vous-même
- selon une de vos dernières lettres - vous êtes mille
ans plus en avance que "les hommes" de 1960. C'est une demi-vérité:
vous êtes la virtualité incarnée de l'homme de
1960; et le type Khrouchtchev et son Partisan sont dans un état
d'esprit dépassé, mécanique: "quand je pousse,
ça tourne".
Vous dites que l'aspect visuel d'une interprétation du Zyklus
détourne l'attention; je pense qu'elle est parfaitement liée
à la production sonore; elle me détourne beaucoup moins
que p.ex. les grimaces de la chanteuse dans "Le Marteau".
-
Vous le savez mieux que moi que nous voulons - tous les deux - arriver
à la "Verwirklichung unserer selbst" la réalisation
de nous-mêmes'Et en même temps, on travaille comme des
aveugles. On réfléchit - man liefert sich aus an die
Intuition. Was ist stärker?? (On s'abandonne à l'intuition.
Qu'est-ce qui est plus fort??)
Un jour vous m'avez dit qu'on approche la même pointe d'une
montagne par deux côtés opposés. Et je sais que
vous avez choisi le nom de Khrouchtchev avec une pointe d'humour.
- Laissez "le peuple" avec ses Aarons au bord de la montagne.
-
Il est tard. Je pense que LA chance de mon travail est le fait que
vous travailliez à côté de moi. Ne laissez jamais
tomber cette attitude de votre amitié: me faire connaître
votre critique, vos réflexions; et me signaler les "dangers
mortels".
Votre Karlheinz (bien vivant)
(16). Le paragraphe suivant est écrit dans la marge et en bas
de page comme un rajout.
Source : "Karlheinz Stockhausen" (Livre-programme)
Ed. Contrechamps/Festival d'Automne à Paris, Paris, 1988, p.
28-31
©Festival
d'Automne à Paris, Ed. Contrechamps
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