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Témoignage
Brian Ferneyhough
Je n'ai jamais rencontré Karlheinz Stockhausen. Je n'ai jamais
suivi les cours de Darmstadt alors qu'il y enseignait et je n'ai pas
vraiment eu connaissance de ce qu'il a composé ou écrit
durant les vingt dernières années. Si j'emploie autant
de négations, ce n'est pas pour me distancer du phénomène
historique, mais plutôt, pour souligner aussi clairement que
possible, I'impact énorme qu'eurent ses premières oeuvres
sur de nombreux compositeurs éloignés des centres du
pouvoir musical. J'ai pour la première fois rencontré
Stockhausen (celui des pochettes blanches et brillantes...) à
une époque où les innovations techniques et spéculatives
des Klavierstücke I-IV, Kreuzspiel et Kontra-Punkte
m'échappaient complètement; je me souviens principalement
de la vive émotion, résultat d'un choc bénéfique,
engendrée par leur hardiesse et leur force additionnées
- quelque chose de manifeste surtout viscéralement, et une
source importante de motivation (plutôt que d'imitation) pour
mes propres recherches. Aucune autre musique à cette époque,
autant que j'en étais conscient, n'offrait un projet aussi
radical et faisant autant de bien, aussi nettement au point et pourtant
mystérieusement voilé. Je n'étais pas en position
d'écrire (d'essayer d'écrire) une telle musique et je
n'ai pas essayé; cependant, c'était quand même
quelque chose vers quoi j'ai senti la possibilité constante
de me tourner durant les années qui suivirent avec le même
sentiment de choc familier et salutaire, bien que mon propre développement
se soit fait dans d'autres directions. Une des expériences
principales de mes années de formation fut la création
britannique de Gruppen: j'ai écouté de nombreuses
fois l'enregistrement de cette exécution, en essayant de pénétrer
son secret - comment elle semblait toujours être sur le point
d'exploser, mais en parvenait pourtant à se retirer indemne
de son noyau central à peine l'avait-on saisi. Rétrospectivement,
il est clair que de cette confusion est né mon intérêt
pour les questions formelles qui s'est perpétué jusqu'à
aujourd'hui. Comme Varèse, Stockhausen a lancé un défi,
d'abord à la sensibilité et ensuite à l'esprit,
que je ne sous-estime aucunement. Mon premier contact avec le théoricien
Stockhausen eut lieu bien plus tard, et je n'ai pas vraiment trouvé
de rapports avec sa pensée à ce niveau-là. Encore
que la formulation d'une contre-proposition constructive et utile
pour moi était fondée - du moins en partie - sur une
réflexion à partir de ses thèses. Plus récemment,
il a été intéressant de lire la correspondance
Stockhausen-Goeyvaerts depuis les premières années de
son aventure, et de sentir là aussi cette même ambition
première et cette vision qui caractérise les compositions
de cette période. Je n'ai jamais réussi à comprendre
les accusations "cérébrales" élevées
contre nombre de ces objets magnifiques; rien en eux ne témoigne
d'une brutale imposition de l'extérieur de normes et de schèmes
arbitraires. Dans la mesure où les techniques dites "sérielles"
étaient employées pour leur création, elles ont
permis de couper les liens les unissant aux canons usés de
l'expression et de s'élever à la fois au-dessus de ces
derniers et au-dessus d'une confiance acoustique aveugle dans les
mécanismes de leur production. Ils survivent en tant que musique.
Peut-être, à l'inverse de la majorité des compositeurs
de ma propre génération, n'ai-je jamais souscrit (quelle
que soit la distance personnelle inévitable) à la thèse
suivant laquelle les nombreuses transformations de vocabulaire caractérisant
le développement de Stockhausen sont le signe évident
de son incapacité à réaliser la vision primitive
de l'ordre rigide qu'il avait dans sa jeunesse. Au contraire, il me
semble que la reconsidération constante de ses prémisses
a abouti au maintien d'un fil de conscience historique remarquablement
tenace qui deviendra plus clair avec le temps. Face aux remarques
précédentes il n'est pas contradictoire que ce bref
moment d'intersection ait fait place à une distance esthétique
grandissante: après tout, cela devrait être ainsi. Toutefois,
je doute qu'il y ait eu un seul compositeur de la génération
intermédiaire qui, même pour une courte durée,
n'ait vu le monde de la musique différemment grâce à
l'oeuvre de Stockhausen.
Traduit de l'anglais par Jacques Demierre
Source : "Karlheinz Stockhausen" (Livre-programme)
Ed. Contrechamps/Festival d'Automne à Paris, Paris, 1988, p.
18-19
©Festival
d'Automne à Paris, Ed. Contrechamps
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