Luciano Berio

par Guy Scarpetta


Mais la plus grande émotion, pour moi, de toute cette programmation musicale, aura été le retour régulier de concerts consacrés à celui que je tiens volontiers pour le plus grand compositeur vivant, - Luciano Berio.

A l'heure même où j'écris ces lignes, je reçois le programme du Festival 92. Berio, de nouveau, sera présent (avec, notamment, la création française de Ofanimet du Canticum novissimi testamenti,pour huit voix, quatre saxophones et quatre clarinettes): bonheur en perspective...

Berio. Le souvenir, éclatant, de ces oeuvres magistrales, (Laborintus 2, Passaggio, A-ronne, Coro)où Berio semble réinventer la polyphonie; où l'énergie des voix et des timbres se développe par blocs, masses sonores, superpositions, stratifications, intrications; où les techniques de composition les plus modernes (en particulier l'art du collage) n'excluent en rien les débordements du lyrisme, de la sensualité, et même de la plus franche indécence (la Sequenza 3pour voix de femme); où certaines citations (parfois d'origine folklorique ou populaire) sont intégrées dans une sorte de houle musicale qui, tout à la fois, les distancie et les intensifie; où la séduction sonore n'est jamais écartée; où se laisse entendre, jusque dans l'exaspération, quelque chose comme le grand art néo-baroque de notre temps.

Souvenir, aussi, du fabuleux Operaprésenté par le Festival en 1979, dans un décor de Gae Aulenti, et une mise en scène de Luca Ronconi : cette oeuvre qui fonctionnait un peu comme un opéra "au second degré", une surenchère ou un redoublement de ses artifices, - mais dont le titre pouvait aussi s'interpréter, selon la formule de Berio lui-même, comme le pluriel d'"opus" (autrement dit, là encore, une multiplication active de registre s'interpénétrant, et réagissant les uns sur les autres). Opera,donc, avec son théâtre dans le théâtre, ses échos (en filigrane) de l'Orfeode Monteverdi, son pretexte narratif (la naufrage du Titanic) qui semblait n'être là que pour mieux faire chavirer les fulgurances sonores et vocales qui s'y enchevêtraient. Une oeuvre qui n'était pas sans évoquer, au-delà de la modernité résolue de son langage, les pages les plus intenses de Richard Strauss (par les remous enveloppants, la rutilance) ou de Mahler (la façon dont la trivialité et la ferveur se mêlent au point de devenir indiscernables).

Berio, - ou le plus éclatant démenti au stéréotype qui voudrait que la musique contemporaine soit incompatible avec le plaisir.

 

Source : "Le Festival d'Automne de Michel Guy"
Guy Scarpetta
Editions du Regard, Paris, 1992, p. 167

©Festival d'Automne à Paris

 

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