De Pierre Boulez et de "Repons"

par Guy Scarpetta


Pierre Boulez, lui aussi, aura été présent, fidèlement, régulièrement, tout au long de ces vingt ans. Plus que présent, nécessaire: Michel Guy m'a confié, un jour, qu'il n'aurait pas pu concevoir le Festival sans lui.Et cela, à plusieurs titres. Comme compositeur, d'abord, dont l'intégrale fut présentée au public en 81, et dont les oeuvres ont jalonné toute la programmation musicale du Festival, d'année en année (je reparlerai plus loin de ce "sommet" qu'a représenté, en 1984, l'exécution de Répons).Comme chef d'orchestre, aussi, l'un des plus éblouissants de ce temps, avec cette fabuleuse capacité de précision ou de clarté que tout le monde lui reconnaît, c'est-à-dire cette aptitude à rendre lisiblesles oeuvres les plus complexes, - d'où cette possibilité, pour l'auditeur, d'ajouter à son plaisir purement sensuel, sonore, un autre plaisir, plus intellectuel, et qui n'annule en rien le premier: celui de comprendre au mieux, dès que la musique résonne, comment c'est fait.Boulez, donc, interprète des "classiques de la modernité" (de Schoenberg à Varèse, de Berg à Stravinsky, de Webern à Bartók), mais aussi de ses pairs (Nono, Maderna, Ligeti, Stockhausen, Carter, Berio), et introducteur de la musique de ses cadets. Mais il ne faut pas oublier le Boulez pédagogue, au sens noble. Celui qui est capable, en quelques mots, de susciter en vous les conditions d'écoute les plus favorables à l'oeuvre qui va suivre: non pas en guidant autoritairement votre perception, mais en vous indiquant de façon sûre et condensée la nervure de l'oeuvre, son parti-pris essentiel, sa logique sonore fondamentale, - ce qui permet d'éviter les quelques minutes de flottement ou d'acclimatation qui peuvent toujours vous saisir lorsque vous êtes plongés brutalement dans l'univers singulier d'une musique qui vous est inconnue...

Il est difficile, cela dit, d'aborder Boulez de façon nuancée: je ne connais guère, autour de moi, que des partisans fanatiques, et des détracteurs systématiques. Et s'il est quelque chose de particulièrement mal vu, dans le monde étonnamment sectaire de la musique contemporaine, c'est d'affirmer, par exemple, que vous aimez certaines oeuvres de Boulez, mais pas toutes. Que la rareté de ses créations récentes vous fait redouter un épuisement de sa veine créative, mais que vous avez ressenti un réel plaisir à l'audition de Répons.Que certaines de ses positions polémiques vous semblent relever d'un dogmatisme ("avant-gardiste") plutôt stérilisant, mais que vous reconnaissez et admirez le rôle essentiel qu'il aura joué pour une meilleure compréhension de la musique moderne. Que vous pouvez être réticent, ou agacé, devant les exclusives qu'il lui arrive de lancer, mais que vous le tenez néanmoins pour l'un des plus grands chefs d'orchestre du temps présent...

Or, ce qui me semble remarquable, justement, dans la fidélité que le Festival d'Automne aura manifestée envers Boulez, c'est que celle-ci n'a rien d'inconditionnel. Et que toute la programmation musicale du Festival s'est élaborée dans une totale indépendance. Autrement dit, Boulez aura certes été un chef et un compositeur très présent pendant ces vingt ans, - mais cela n'aura nullement empêché le Festival de nous faire entendre des oeuvres appartenant à des registres ou à des courants très différents, et excédant considérablement les partis-pris personnels du maître de l'IRCAM...

Mais je préfère, s'agissant de Boulez, m'attarder sur l'essentiel, c'est-à-dire Répons.Sur ce moment musical exceptionnel que fut l'exécution, à Paris, au Centre Pompidou, de la deuxième version de Répons.N'étant en aucune façon, on l'a déviné, un "boulézien" systématique, je n'en suis que plus à l'aise pour affirmer que je tiens Réponspour l'un des rares chefs-d'oeuvres musicaux incontestables de cette fin du XXe siècle. Et cela, pas seulement à cause de l'étonnant dialogue qui s'y noue, entre une formation orchestrale, des solistes, et un ordinateur transformant directement certains sons, "en temps réel", - et par quoi Boulez réinvente la forme moderne, technologique, du vieux responsoriumde la liturgie catholique. Pas seulement à cause de ce dispositif spatial, où la musique échappe à l'espace frontal, scénique, - où le public, enveloppant certains sons, est enveloppé par d'autres. Pas seulement par la fameuse et saisissante "lisibilité" de l'univers sonore boulézien, qui affranchit l'auditeur de toute attitude romantique, fusionnelle, et lui restitue l'intelligence de la complexité chromatique et rythmique mise en oeuvre. Mais surtout parce qu'il y a (et cela tranche avec le purisme ascétique de certaines oeuvres composées par Boulez dans les années 50 et 60) un véritable plaisir à Répons.Une "séduction", autrefois suspectée, et désormais assumée sans complexe. Plaisir lié à un milieu sonore traversé d'une agitation constante, de houles, de pulsations, de respirations, de jeux de relance et de liaisons à distance, par quoi Boulez pourrait bien être en train de réinventer aussi, dans toute sa rutilance et son énergie rythmique, une forme inédite de l'art du contrepoint. J'avais été frappé par cette phrase de Boulez: "Plus je vieillis, plus je deviens baroque".Eh bien, à écouter Répons,cela m'est apparu soudain comme une évidence.

Lorsqu'on l'interroge sur l'"inachèvement" de Répons,Boulez évoque la forme de la spirale: forme tout à la fois close, achevée (par principe, on peut "arrêter" une spirale à n'importe quel point, la forme est parfaite, il ne lui manque rien) et ouverte (on peut aussi la prolonger à l'infini). Et il poursuit l'analogie, dans la foulée, avec cette "spirale" du Musée Guggenheim, à New York, où, dans le même temps, le spectateur est immédiatement confronté aux tableaux qu'il a devant lui, garde le souvenir de ceux qu'il vient de voir, et peut, s'il se penche au-dessus de la rampe, pressentir ou anticiper ceux qu'il va voir par la suite. Ce qui, pour Boulez, manifestement, constitue aussi un programme d'écouteidéal.

Boulez fait allusion, en outre, au rôle qu'a joué son expérience de chef d'orchestre dans la composition de Répons.Il évoque en particulier Berg (l'exemple de Wozzeck,de Lulu),et la substitution de l'Errinerungrnotiv(le "motif de mémoire") au simple Leitmotiv.Il n'hésite pas, non plus, à se référer à Proust, à la façon dont le développement même de l'écriture proustienne, expansif, amenait peu à peu le romancier à séparer par des centaines de pages deux motifs d'un même thème, initialement presque contigus, créant ainsi tout un réseau ramifié de solidarités souterraines, d'échos à distances. Comme si, dans cette prise en charge des procédés de la "grande forme", Boulez composait désormais moins comme un poète (qui voit tous ses signes rassemblés devant lui, sur une même page), que comme un romancier, qui doit garder la mémoire de la composition d'ensemble du roman présente en son esprit à chaque instant de l'écriture.

 

Source : "Le Festival d'Automne de Michel Guy"
Guy Scarpetta
Editions du Regard, Paris, 1992, p. 85-87

©Festival d'Automne à Paris

 

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