Richard Foreman

par Guy Scarpetta


Revenons un instant sur cette obstination. Sur ce que Michel Guy lui- même, à propos d'un certain nombre d'artistes accueillis par le Festival, nommait un "compagnonnage de longue haleine".L'idée fondamentale, comme je l'ai signalé à propos de Cunningham, était qu'une oeuvre novatrice, bousculant les normes et les conventions, doit trouver progressivement son public. Qu'il importe, en conséquence, d'accueillir plusieurs fois de suite les mêmes créateurs (on a ainsi pu parler d'artistes "abonnés" au Festival), dans une perspective presque pédagogique, sans se laisser décourager par les éventuelles premières réactions de rejet ou d'incompréhension. Or, ce pari sur la durée, il avait un corollaire, particulièrement précieux: celui de permettre au public, par l'effet de ces retours réguliers, de se familiariser avec une oeuvre entière, et non avec un seul spectacle; de suivre l'évolution d'une démarche créatrice, dans toutes ses étapes, toutes ses variations, toutes ses progressions. Il arrive que l'émotion suscitée par un seul tableau vous donne envie de voir l'oeuvre intégrale de son peintre. Que la lecture d'un livre vous amène à vous plonger dans les oeuvres complètes de son auteur. Eh bien, c'est sur ce type de désir centrifuge que Michel Guy tablait: il n'y avait aucune raison, pour lui, que les amateurs de danse, de musique ou de théâtre soient privés de la possibilité de retrouverles artistes qui leur avaient plu une fois, et de les accompagner dans leur parcours.

Rien de plus significatif, en ce sens, que le sort réservé par le Festival d'Automne à un metteur en scène comme Richard Foreman. Voilà, en effet, un artiste réputé difficile, déconcertant, provocateur, - dont l'art vise non pas à"accomplir"les formes convenues du théâtre, mais à les"déconstruire". Un artiste dont les oeuvres, grinçantes, exaspérées, peuvent susciter le rire ou le malaise, mais se tiennent délibérément à l'écart de toute séduction immédiate. Or, cet artiste-là, Michel Guy a précisément voulu lui donner toutes ses chances. L'aider à sortir de ce ghetto avant-gardiste où sa réputation risquait de l'enfermer. D'où ce pari: non seulement accueillir régulièrement les grandes pièces réalisées par Foreman (comme cet étourdissant Livre des Splendeursreprésenté en 1976 aux Bouffes du Nord), mais encore l'inviter à résider et à travailler en France. Lui donner l'occasion (avec la complicité active de Bernard Sobel) d'élaborer trois pièces successives en trois ans, dans un théâtre français (à Gennevilliers), avec des acteurs français. Il y a donc eu une "trilogie française" de Foreman: Café Amériqueen 81, Faust ou la fête électriqueen 82, La robe de chambre de Georges Batailleen 83, - ce qui compte, peut-être, parmi les moments les plus excessifs que le Festival ait proposés tout au long de ces années.

Qu'est-ce que le style de Foreman ? Une façon de briser la cohérence de l'univers théâtral habituel, de décomposer ses codes pour les recomposer autrement. Une science très élaborée de la distorsion entre le texte et sa concrétisation scénique, jusqu'à dissoudre l'idée même de "représentation". La pulvérisation de la notion classique de "rôle", - où la distribution du dialogue entre les acteurs ne répond plus à une répartition de "personnages", mais s'affiche comme un processus arbitraire. Le conflit sans fin ravivé, relancé, entre des moments d'indécence ou d'obscénité, qui sollicitent le spectateur comme "voyeur", et tout un jeu d'entraves, d'interruptions, de déstabilisations, qui viennent implacablement frustrer le désir suscité. La fin de la distinction classique entre le "décor"et l'"action" : les acteurs, dans leurs déplacements ou leurs contorsions, participent de l'effet visuel général, et sont parfois même manipulés comme des objets, tandis que les différents objets ou accesssoires (meubles, mannequins, machines, masques, ustensiles), détournés de leurs habituelles fonctions, "jouent un rôle".

Au total, donc, un art violemment négatif, où les signes ne cessent de se précipiter, de se télescoper, de se déséquilibrer, où toutes les normes traditionnelles du théâtre semblent voler en éclats.

Cela fait un certain temps, déjà, que Foreman n'est pas revenu en France. Lorsque je perçois à quel point, au théâtre, les plus grandes audaces peuvent très vite s'académiser, s'assagir, il m'arrive de me dire que nous aurions encore bien besoin de cette frénésie iconoclaste, de cet art au vitriol...

 

Source : "Le Festival d'Automne de Michel Guy"
Guy Scarpetta
Editions du Regard, Paris, 1992, p.82

©Festival d'Automne à Paris

 

Reset
Up
Down