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Tadeusz Kantor par Guy Scarpetta Pour définir l'art de Kantor, il faut, me semble-t-il, imaginer ceci: quelque chose avait été englouti, enseveli, que l'on pouvait référer aussi bien à Auschwitz, à la destruction de la Pologne d'avant-guerre, qu'au programme communiste de faire "table rase" de cette mémoire culturelle d'Europe Centrale dont Cracovie avait été l'un des foyers, - toute l'opération résidant dans le retourde cette mémoire, de façon poignante et burlesque, tout à la fois. Comme si l'"autre monde" (celui des spectres, des revenants) faisait effraction, - et comme si le théâtre n'en était qu'un moyen, une occasion. Pas la moindre nostalgie, pourtant, dans cette attitude: le passé qui faisait retour, dans l'art de Kantor, n'était en aucun cas idéalisé, il ne s'agissait pas d'un paradis perdu: tout cela était clairement pris dans une veine grotesque, destructrice, profanatrice. Ce que l'on pourrait nommer une écriture scénique de la corruptiongénéralisée. S'il me fallait à tout prix rattacher Kantor à une constellation d'artistes ou d'écrivains (non pas en termes d'influence, mais plutôt dans la perspective du "musée imaginaire"), trois noms, d'emblée, s'imposeraient à moi. Antonin Artaud, d'abord: moins par ses théories théâtrales (Kantor, par exemple, se distinguait nettement d'Artaud sur la question de l'"illusion"), que par l'analogie établie entre le théâtre et la peste (qui rejoint ce que je pointais, à l'instant, du terme de "corruption"), par l'accent mis sur les ravages corrosifs du burlesque (le texte sur les Marx Brothers, dans Le Théâtre et son Double),ou par la fantastique énergie rythmique à l'oeuvre dans les derniers textes (qui trouve en somme un écho scénique dans la transedes spectacles de Kantor). Thomas Bernhard, ensuite, - qui, à l'instar de Kantor, aura fait de l'autobiographie le matériau essentiel de son oeuvre, et, comme lui, l'aura fait en inscrivant ce matériau dans une veine de caricature, d'exagération, de comédie noire, d'absolue négativité, - destinée, à l'opposé de toute nostalgie sentimentale, de toute complaisance narcissique, à regarder le Mal en face, et à oser en rire. Goya, enfin, par cette irruption d'un "arrière-monde" fantasmagorique (les Caprices),ou le relief d'une horreur scrutée comme l'envers même de la Raison ou des Lumières (les Désastres de la guerre):"caprices" et "désastres" sont des mots qui pourraient s'appliquer exactement à l'art de Kantor. Je pense à cette phrase de Malraux, à propos de Goya: "La peinture est un moyen pour lui d'atteindre le mystère, mais le mystère est aussi un moyen pour lui d'atteindre la peinture"(Satume).Voilà, remplacez" peinture" par" théâtre", - et c'est la définition même de cet art. Il y avait, chez Kantor, un refus farouche et ironique de toute mesure, de toute norme. Ce qui supposait évidemment un excès: tout à la fois "vers le haut", et "vers le bas". Du côté de la métaphysique, du sacré, de l'immortalité (et de fait, son art ne cessait de suggérer la Résurrection), - et du côté de la déchéance, de la souillure, du carnaval, du bordel (ce qu'il nommait la "baraque de foire",la" cour des miracles",la"r éalité dégradée").L'essentiel, bien entendu, étant d'éviter ce qu'il y a entre les deux, c'est-à-dire le" milieu", le juste milieu... Je pourrais évoquer La Classe Morte,le spectacle qui l'imposa, - avec ce retour, dans une vieille classe d'école, comme dans la nouvelle célèbre de Bruno Schulz, d'adultes rescapés d'une catastrophe, confrontés aux mannequins représentant leur propre enfance, jusqu'au moment où, au terme de toutes sortes de pitreries, d'épouvantes, de turbulences, les vivants commencaient à ressembler à des pantins, et les mannequins à des corps vivants... Je pourrais évoquer Wielopole, Wielopole:cet album de souvenirs où l'"autre monde", celui de la Pologne d'avant-guerre, des figures familières de l'enfance, transfigurées par l'imagination, faisait irruption, comme arraché à un anéantissement, une dévastation, un ravage de fond. Retour des spectres, donc, proliférant, se bousculant, - mais qui ne revenaient pas "comme avant", qui semblaient irrémédiablement déformés par ce qu'ils avaient traversé. Comme s'il s'agissait de raviver un passé oublié, tout en sachant qu'il ne pouvait plus désormais se manifester autrement que dans une dimension de bouffonnerie, de diablerie, de convulsion. Je pourrais évoquer, aussi, Qu'ils crèvent, les artistes:cette "parade" exaspérée, où des personnages issus de l'Histoire polonaise, ou de la fantasmagorie personnelle de Kantor, se précipitaient sur scène en une série de rondes frénétiques, d'où se détachaient des "images" inoubliables (la silhouette du Maréchal Pilsudski sur le squelette d'un cheval; une prostituée aguichante entraînant les hommes à sa suite, et se métamorphosant en ange de la mort) - tout cela entrecoupé de sketches désopilants, et se figeant parfois en "tableaux vivants" (comme cette scène de barricades directement inspirée par la composition du rétable de Wit Stwosz, dans l'église Sainte Marie de Cracovie), avant de se disloquer, et de se réagglutiner, de reprendre la course effrénée, jusqu'à l'effondrement final... Mais j'aimerais insister, surtout, sur ce spectacle de 1988 intitulé Je ne reviendrai jarnais:une pièce en forme de récapitulation, presque de testament, où des personnages et des objets venus de tous ses spectacles antérieurs étaient amenés à se télescoper, à s'interpénétrer, en un art éblouissant de la variation.Eléments prélevés et précipités dans une nouvelle dynamique (explicitement autobiographique), et témoignant d'une sorte de mémoire indestructible, obsédante. Un café, un prêtre, un serveur maniaque et agité, un "orateur" au discours sans cesse perturbé, un client (Kantor lui-même) assistant au défilé de tous les spectres qui hantent son souvenir, une souillon d'auberge qui finira par chanter (de facon pathétique) le chant des victimes des chambres à gaz, un gymnaste affublé d'un sac à dos gigantesque qui le métamorphosait en monstre, une pute en sous-vêtements et bas noirs dans une cage à poule, deux hassidim, un rabin fou, deux évêques dansant le tango, un voyou, un couple de mariés (dont l'homme était incarné par un mannequin à l'effigie de Kantor lui-même), l'effrayant "orchestre blindé des violonistes", avec leurs violons de fer, la vieille femme au profil d'oiseau jouant d'une sorte de vielle à manivelle, et des croix, des potences, des bâches, des bancs d'école, la baignoire-barque du Retour d'Ulysse(le premier spectacle de Kantor, sous l'occupation), - tout cela surgissant, se combinant, s'affolant, mourant, ressuscitant, s'enchevêtrant encore, avec la violence et l'étrangeté des images de cauchemar, pour constituer la plus saisissante Danse Macabre de notre temps. Un théâtre, en bref, qui semblait construit avec les débris et les épaves d'un naufrage définitif, les fragments chaotiques d'un monde évanoui, propulsés dans ce que l'on pourrait nommer, pour reprendre la formule de Mallarmé, un "tourbillon d'hilarité et d'horreur"... Jamais, je crois, le théâtre n'aura produit d'images aussi fortes. Aussi perturbantes. Aussi intrinsèquement bouleversantes. Pour le reste, on percevait bien que l'art de Kantor n'entrait pas dans nos catégories: avant-garde, modernité, post-modernité... Que son geste était d'emblée plus intemporel... Baroque, si l'on veut, au sens d'une théâtralisation de la mort, d'une constante torsion de la représentation, d'une fièvre traversant tous les mouvements... Ce qu'il aura fait comprendre, contre tous les programmes (avant-gardistes) d'amnésie ou de table rase, c'est que la création, aujourd'hui, n'a plus rien d'incompatible avec la mémoire...
Source : "Le Festival d'Automne de Michel Guy"
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