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Meredith Monk par Guy Scarpetta Au commencement, chez elle, est la voix, toujours. C'est là que quelque chose s'ouvre, qui semble provenir d'avant la langue, d'avant les paroles (et peut-être même: ce que l'on doit oublier lorsque l'on apprend à chanter), - et qui se situe, aussi, souverainement au-delà. Un soufffle incarné qui passe par la gorge, le ventre, le crâne, la poitrine, les sinus. Un tissu très complexe de vibrations, d'ondulations, de scansions. Capable de se ramifier, de se spiraler. D'être à la fois du côté de l'animalité, et du côté de la pureté aérienne, délivrée. Rien ne se passe si l'on n'accepte d'entrer dans cette voix, dans sa légèreté, sa véhémence, ses spasmes, sa gratuité. De refaire avec elle le trajet qui va du soufffle vers la chair, en traversant toutes les réverbérations, toutes les cavités. Le monde, alors, s'allège, se dissout, dans un flux tout à la fois pathétique, désinvolte, indécent, détaché, violent, poignant. Son théâtre ? On pourrait le définir comme une chambre d'écho, une expansion du son dans le domaine visible. Une facon de faire émerger les corps, les lumières, les objets, les mouvements, depuisl'événement vocal. Le plus étonnant, c'est que cela fait remonter au jour toute une mémoire ensevelie, toute une archéologie: les années du fascisme (Quarry),La guerre de Sécession (Specimen Days),la préhistoire même (Dolmen Music, Recent Ruins):comme s'il fallait sonder ces "chapitres censurés" de l'histoire du corps pour que la voix puisse être vraiment émancipée. D'où l'impression, à chaque fois, d'entrer dans une autre dimension, d'échapper à l'espace et au temps "humains". Tout cela pour suggérer qu'il s'agit moins d'évoquer son art en termes de technique, ou d'esthétique, au sens restreint, que comme une expérience, un arrachement. Comme par hasard, Jean-Luc Godard a éprouvé le besoin de faire entendre la voix de Meredith Monk dans Nouvelle Vague - une autre histoire de passage, de résurrection. Ses spectacles, donc: non pas exactement du "théâtre", mais une pulsation des corps dans l'espace selon une fiction qui les convoque, mais à laquelle ils ne se réduisent pas. Non pas de la "danse", mais l'absorption de certains codes chorégraphiques dans un dispositif qui les fait apparaître comme un prolongement décalé de la musique. Non pas même des "opéras", au sens conventionnel, mais une sorte de rêverie générée par le chant, et s'y entrelaçant. En somme, un art impur, inclassable, se situant à l'intersection de domaines artistiques constitués (rien à voir, non plus, avec l'"oeuvre d'art totale"); un ensemble disjonctif, ouvert, où le trouble surgit présisément des zones de contact ou d'articulation. On peut très bien nommer cela "opéra", si l'on y tient. Façon d'indiquer, contrairement à l'idée recue, que le genre ne s'est pas éteint avec Lulu, -qu'il s'est poursuivi, réinventé, ailleurs, autrement.
Source : "Le Festival d'Automne de Michel Guy"
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