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Le calme... et la musique
Claudio Abbado

La maison des morts de Janacek
Anne Manson, Claudio Abbado,
K.M. Grüber, Ellen Hammer.
photographie © Ruth Walz
J'ai rencontré pour la première fois Klaus Michael Grüber
à Berlin voici quelques années: nous voulions parler
du projet que nous devions réaliser ensemble à Salzbourg,
La Maison des morts de Janacek. Notre rapport fut, dès le premier
instant, très singulier, humainement très riche, car
Klaus est un être hors du commun: il possède d'extraordinaires
qualités humaines, un esprit incroyablement inventif et une
intuition infaillible; c'est un grand homme de théâtre.
Je peux dire que Klaus incarne et résume à lui seul
l'essence de la nature humaine car noblesse d'âme, facultés
intellectuelles et puissance créative se fondent admirablement
en lui.
A Salzbourg, lors des premières répétitions de
La Maison des morts de Janacek, je me rappelle avoir noté combien
son visage était expressif, l'extrême pouvoir de communication
de ses mains qu'il agitait devant lui comme s'il était en train
de modeler ses intentions, ses émotions, sa douleur, toute
son âme. ]e continuais à dire aux chanteurs, aux acteurs
qui travaillaient avec nous sur le plateau d'observer son visage parce
qu'à travers son visage et ses mains il arrivait à exprimer
plus qu'avec la parole et ceci était tout à fait nouveau
pour les chanteurs, habitués avec les autres metteurs en scène
à suivre des indications purement verbales.
La période passée à travailler avec Klaus à
Salzbourg est pour moi un très précieux souvenir; il
y eut entre nous une entente profonde, que je suis rarement parvenu
à trouver avec d'autres metteurs en scène; ce fut une
période particulièrement heureuse et harmonieuse. Klaus
fait montre dans ses travaux d'un goût très rare et d'un
style raffiné qui l'amènent à réduire
à l'essentiel les éléments scéniques,
à élaguer sans cesse, pour éviter tout ce qu'il
y a de superflu et de conventionnel. Le résultat qu'il veut
obtenir est, dès le début, bien clair dans son esprit.
Ses éclairages, par exemple, sont d'une incroyable efficacité:
quelques variations bien dosées créent une atmosphère
très intense. Sa mise en scène d'Amphitryon, que j'ai
vue à Berlin, est l'une des démonstrations les plus
significatives de son génie: l'extrême simplicité
de ce qui, au fil de l'action, se déroule sur le plateau n'a
jamais un caractère superficiel; il ne s'agit pas d'une pauvreté
de signes (et donc de sens); c'est, au contraire, l'aboutissement
d'une recherche minutieuse dans la stylisation, c'est l'expression
d'un processus rigoureux de concentration. Cette simplicité
est étrangère à toute convention: c'est précisément
en se glissant dans les gestes dépouillés des acteurs
que les aspects les plus caractéristiques de sa personnalité,
les conquêtes les plus heureuses de sa vie intérieure
complexe deviennent des signes originaux, inimitables, pensés
profondément, extrêmement signifiants, ils n'ont rien
à voir avec le cabotinage ou l'improvisation.
Parfois il ne reste presque rien sur le plateau, c'est pour cela que
les rares éléments qui subsistent acquièrent
une force majeure, un plus grand impact expressif: et parfois c'est
seulement le calme... et la musique. Son amour profond pour la musique
est une qualité extraordinaire et très féconde;
très peu des metteurs en scène avec qui j'ai travaillé
ont montré une telle sensibilité.
Sa méthode de travail pendant les répétitions
est également une recherche de l'essentiel, il a une capacité
de concentration absolue: son attention est dirigée uniquement
vers ce qui doit apparaître en scène.
Nous allons maintenant avoir une autre occasion de travailler ensemble
avec Fidelio, que nous devrions réaliser à Ferrare:
c'est un projet né des nombreuses discussions, des rencontres
qui ont eu lieu à Salzbourg. Je suis certain que ce sera une
collaboration intense et riche: je crois que c'est vraiment l'opéra
qu'il faut monter car il est profond, comme Klaus sait l'être
dans son travail; c'est pour lui une invitation à s'aventurer
une fois encore dans les abysses de son âme et dans l'âme
de Beethoven, pour en sortir quelque nouveau prodige.
Traduit de l'italien par Jean-René Lemoine
Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut
que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.147-148
© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
- Festival d'automne à Paris
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