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La première conversation
Eduardo Arroyo
Il est certain que tout le monde ne travaille pas de la même
manière avec lui. Pour sa part, il préfère la
collaboration des peintres à celle des décorateurs.
Loin de moi l'intention de les critiquer mais force est de reconnaître
qu'ils viennent toujours, dès le début, avec une idée
arrêtée. Grüber, par contre, ne sait pas ce qui
va se passer et il n'aime pas non plus que quiconque le sache. Lorsque
nous nous rencontrons, c'est le peintre qui parle tandis que lui se
mure dans un silence de tombe, d'outre-tombe, qui dure parfois trois
ou quatre heures. Il est un grand voleur... Je ne dessine jamais,
je parle uniquement, je suis là pour parler, pas pour dessiner.
Au cours de cette étape de notre travail, nous n'élaborons
rien de concret mais c'est par le truchement de pareilles conversations
que le dispositif se met en place. Grüber a une confiance absolue
en son interlocuteur, une confiance totale, sans faille. C'est sur
cette toile de fond que nos conversations ont lieu. Nous parlons vraiment
comme des gens dénués d'armature théorique, nous
n'avons pas besoin de faire de fumée ou de feux d'artifices
dramaturgiques. C'est toujours concentré, rapide et succinct.
Il n'aime pas, et moi non plus, que la phase préparatoire s'éternise
car il est insupportable de nouer une réflexion qui évolue
pas à pas, à coup de questions et de peurs. Pour La
Maison des morts de Janacek, en 1992 à Salzbourg, deux heures
ont suffi pour établir la scénographie et définir
le ton du spectacle.
Bien entendu, c'est à Bernard Michel d'intervenir ensuite,
il réalise la maquette qui est un outil inutile au début
et utile à la fin si l'on cherche à faire comprendre
aux techniciens ce que l'on veut. Je ne me préoccupe pas du
tout de cette étape intermédiaire car ce qui m'intéresse
c'est la restitution sur le plateau de la conversation initiale que
j'ai eue avec Grüber. Comment cette conversation se matérialise,
comment cette maison que nous nous sommes inventés, apparaît.
C'est tout. Il n'y a pas de théorie, nous ne théorisons
jamais; nous n'avons absolument pas d'idées préconçues:
le style n'existe pas, il n'y a pas de style.
Je dois ajouter une précision: il est vrai qu'au début
prédomine cette rapidité initiale; ensuite Grüber
souhaite seulement, mais avec beaucoup de passion, ne pas être
laissé seul dans les répétitions car le peintre
est son interlocuteur. Certes, à ses côtés il
y a Ellen Hammer, pourtant il a besoin du peintre surtout au début
car je crois que Klaus est un homme timide, or il est difficile d'être
timide et metteur en scène. Ou du moins réservé
sinon timide. Cela explique son besoin de s'appuyer sur une liaison
forte pendant le travail. Gilles Aillaud reste toujours, moi je suis
plutôt quelqu'un qui essaye de fuir, mais lui me surveille ou
envoie des émissaires pour venir me chercher et développe
en moi de très forts sentiments de culpabilité. Il me
fait toujours comprendre à quel point il est important d'assister
à toute cette histoire commencée ensemble. Pour Les
Bacchantes, ou Faust Salpêtrière nous avons
travaillé avec Gilles Aillaud; tout le temps avec Klaus nous
avons constitué une famille à trois, nous intervenions
ensemble. Ce sont mes souvenirs les plus chers de théâtre.
Nous sommes plusieurs à collaborer avec Klaus, chacun à
sa manière. Gilles serait plutôt minimaliste, ma tendance
à moi c'est de remplir; le vide ne m'intéresse pas.
Il ne m'a intéressé que lorsque j'ai travaillé
avec Gilles: il m'avait contaminé. Avec Klaus, je finis toujours
par me résigner à l'économie: enlever, couper,
couper, couper, couper. Et bizarrement, je n'éprouve nulle
frustration. A la fin nous arrivons à une grande précision
car il n'y a jamais eu de flou dans ses mises en scène. Cette
clarté, d'une certaine manière, éclaire le décor
aussi.
Je ne peux accepter de faire un décor si je ne contrôle
pas les costumes. C'est exclu. En général, je co-signe,
formellement, avec quelqu'un en qui j'ai une totale confiance, qui
travaille avec moi, qui assiste dès le début aux répétitions.
Je lui laisse une entière liberté dans la limite de
ce que je souhaiterais faire sur le plateau. J'interviens, je donne
mon avis, car la plupart du temps je travaille avec des gens qui débutent,
qui sont très ouverts et perméables. Mais il n'y a jamais
d'autonomie des costumes. Je ne pourrais pas accorder cette liberté
là. Le rêve ultime est toujours celui de l'intégration
de toutes les composantes.
Dans le travail avec Klaus, tout commence avec une ou deux idées
qui se développent ensuite. Et les autres peuvent intervenir,
je le souhaite même. Quand on entre au coeur de la construction
s'est normal d'écouter les autres. L'idée initiale se
prolonge par leur intervention car ils ont un autre regard et ce regard,
presque toujours, est positif. J'imagine un arbre, mais pourquoi le
dessiner ? Bernard Michel l'a choisi dans un bois, dessiné
lui-même, et tout s'est très bien passé. Déléguer
n'est pas une paresse, mais une manière de catapulter les idées.
Cette lutte des idées nous est utile à tous. Le regard
d'un autre c'est toujours un autre regard, ni meilleur ni pire, tout
simplement un autre regard, et c'est pour cela qu'il peut rendre la
proposition plus intéressante.
Pour ce qui est du rapport aux citations et aux références,
je pense, sans théoriser outre mesure, qu'il est dangereux
que la scène devienne une galerie de tableaux ou une photographie
de la peinture de chacun à un moment donné. Parfois
il peut y avoir un clin d'oeil magnifique à Matisse comme dans
Bérénice et c'est très bien. Mais enfin, moi,
je ne me suis pas engagé dans cette direction. Je n'aimerais
pas retrouver sur la scène un tableau de moi ou de quelqu'un
d'autre. Par ailleurs, ma culture théâtrale est pauvre
et je ne peux m'y référer aisément.
Je suis arrivé au théâtre grâce à
Klaus. Il avait vu mon exposition à Milan en 1967 et, bien
que les tableaux n'aient rien eu de théâtral à
mon sens, il avait réussi à me rencontrer grâce
à des amis communs. C'est Klaus qui a imaginé que je
pouvais faire des décors en voyant ma peinture, chose à
laquelle personne n'avait songé. En montant ensemble Off
Limits d'Adamov, nous avons aussi provoqué la fin de la
collaboration de Klaus avec le Piccolo qui nous a mis à la
porte tous les deux. J'avais proposé de réaliser un
sol qui donne l'impression au public d'avoir une pelouse de golf sous
les pieds. C'était, à l'époque, une demande très
importante, ils auraient pu la satisfaire, mais le climat dans le
théâtre s'était tellement envenimé que,
finalement, il y a eu un scandale monumental, et, bien que j'aie renoncé
à la moitié de mon salaire pour payer cette malheureuse
moquette, le projet était déjà trop saboté
pour qu'il aboutisse véritablement. C'était la première
et la dernière fois qu'un théâtre avait raison
de nous.
Pour terminer, je voudrais rappeler quelque chose qui n'a rien à
voir avec le décor. Il existe une légende autour de
Klaus, mise en place par les directeurs de théâtre qui
ont eu peur de lui parce qu'il ne vit pas avec eux: il ne les voit
pas, il ne dirige pas un théâtre. Lorsqu'il travaille,
il qui va directement de l'hôtel au théâtre et
du théâtre à l'hôtel. Il ne reste pas dans
le théâtre, il ne traîne pas dans les couloirs.
Il a payé très durement cette indépendance. Maintenant
cela commence à s'apaiser, mais, je dois dire qu'il est un
des rares metteurs en scène à avoir toujours levé
le rideau au jour dit. Même s'il a fini à l'hôpital
après. Tout en demandant aux amis de le rassurer pendant les
répétitions, il ne panique pas, le spectacle ne lui
échappe jamais.
Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut
que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.131-133
© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
- Festival d'automne à Paris
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