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La face cachée
de l'origine
Jean-Christophe Bailly
Les Anciens. Les Grecs. Autant dire l'origine. Autant dire l'ancienneté
de l'originaire et la plus vieille et la plus travaillée des
filiations. Pour tous les arts de la mimésis et pour le théâtre,
encore plus particulièrement. Une origine, l'origine même.
Mais une origine est comme un ballon posé sur la mer: quand
on nage pour l'attraper, il s'éloigne, et si on l'abandonne,
il reste en place ou suit le courant, ce qui revient au même.
La solution la plus juste étant peut-être, envers l'origine,
de ne pas chercher à l'attraper et de ne pas l'abandonner non
plus. De la regarder à distance, dans cette distance où
ce qui demeure reste dans son coin et où ce qui s'en est allé
ne revient pas. Se tenir dans la fidélité de l'écho
sans prétendre remonter à la source, entendre la tonalité
de ce qui demeure en se défiant de la filiation, qui l'enrobe
et le trahit, telle me semble être la voie suivie par Grüber
dans ses mises en scène, et non seulement dans celles où
la Grèce est en jeu, mais dans toutes: que tout soit ancien,
que l'ancienneté ne soit pas un âge mais un tact, une
façon de toucher les choses ou d'accepter qu'elles nous touchent,
cela pourrait bien constituer une leçon, ou
une façon de dire en quoi consiste la modernité de Grüber.
"L'odeur des fruits tombés en ce temps-là"
dont parle Pavese, cette odeur nous entoure, elle est déjà
présente et consommée dans les fruits qui ne sont même
pas mûrs.
Soit. Mais si l'on parle d'origine, il faut quand même y venir.
Nous n'avons pas d'exemples connus de théâtre avant les
Grecs. Le théâtre tragique des Grecs est un pur commencement.
Sans précédent d'aucune sorte, il est même un
absolu du commencement, et ils ne sont pas si nombreux. Ce commencement
engage la parole sur une voie où elle n'avait jamais frayé:
il la morcelle et l'expose, il la partage et l'expose comme partage.
C'est ce partage même, c'est la violence de ce partage que nous
appelons le tragique. Dans la conscience épique, qui précède
le temps de la tragédie, la parole ne pouvait pas être
ainsi divisée. Elle s'exposait déjà, mais comme
une seule voix, mais comme un seul fil. Il n'y avait pas d'écheveau,
il n'y avait pas d'agôn. Une remémoration formait
un récitatif, mais le fil continu de l'épos ne
se représentait pas, ne voulait pas la distance de la représentation.
La division de la parole unique du dithyrambe en éclats qui
s'opposent, le passage d'un unique récitant à la dispersion
physique de la parole en plusieurs corps et plusieurs voix, la scène
comme espace et tension de cette dispersion - tels sont les gestes
fondateurs du théâtre, telle est la rupture dialogique
sur laquelle se fonde l'ouverture mimétique du théâtre.
Ce passage qu'on croit connaître, mais dont on oublie toujours
qu'il rompt avec quelque chose qui le précède (le théâtre
est pur commencement parce qu'il est pure rupture), nous pouvons le
relier étroitement à ce qui eut lieu, par exemple, dans
la statuaire, où la précédence est plus visible
et la rupture moins discontinue.
Dans la conception archaïque, la statue est le dépositaire
du dieu, elle n'a aucune indépendance, elle n'est que signe
et réceptacle. Dans la conception qui lui succède, devenue
anthropomorphe et mimétique, la statue, dont bras et jambes
se décollent, perd ce lien magique qui établissait le
kolossos dans la pure sphère religieuse pour devenir
simple effigie du dieu: les effigies s'éloignent des idoles
comme les acteurs s'éloignent de l'unique récitant du
dithyrambe, au même moment et pour la même cause. Dans
le cas de la statuaire comme dans celui du théâtre, il
y a passage à l'image. L'image est ce qui se détache
de la magie de l'incarnation pour qu'il y ait représentation.
Mais cette représentation qui se tourne vers nous garde en
elle, dans les premiers temps au moins, quelque chose qui reste lié
à sa provenance: de même qu'une ombre du kolossos
continue de rôder dans les statues, une ombre de dithyrambe,
une ombre de parole unique et sacrée continue dé rôder
dans la tragédie. Ce n'est que lorsque ces ombres auront été
entièrement dissipées que l'art libéré
par la mimésis atteindra toute la légèreté
dont il est capable. or le théâtre tragique des Grecs
n'a jamais cette légèreté qui pourtant s'ouvre
avec lui, il est comme sous le coup de la rupture qu'il énonce,
et il s'énonce comme le traumatisme de sa propre naissance:
inexorablement engagé vers son destin, mais lié encore
à la parole qu'il rompt.
Si je fais ce rappel, ce n'est que pour spécifier l'origine
et dire qu'elle nous présente toujours deux faces qu'on ne
peut pas voir en même temps: une face visible, qui est celle
de la filiation, et une face cachée, qui est celle dont l'écho
se maintient et qui ne peut se maintenir que comme écho. L'origine,
en tant que source, fonde la tradition. En tant que face cachée,
elle ne fonde rien et se dérobe. L'origine se dédouble
en épisode natif de la culture et en tache aveugle de la pensée.
Or, nous le savons bien, c'est du côté de la tache aveugle
qu'en vérité est la fondation. Tout ce qui s'est tourné
vers les Grecs se sépare résolument selon le côté
par lequel l'origine est cherchée.
Du côté où l'origine nous tourne le dos, il y
a beaucoup moins de monde que de l'autre côté, mais c'est
ce côté qui nous regarde, mais c'est lui, en tout cas,
que Grüber a regardé. Hölderlin fut le premier à
le voir et à nous l'indiquer: l'écho de l'Antiquité
qu'il laisse retentir dans son époque n'est plus le rappel
d'un exemple à suivre, mais le rappel de l'oubli du commencement.
Et l'appel au recommencement a lieu dans la détresse, la détresse
qui est au revers de la joie où la face cachée de l'origine
fut entendue.
Nous ne venons pas tant des Grecs que de cet écho où
ils cessent d'être une image et un modèle pour n'être
plus, justement qu'une origine: ce qui ne vient pas vers nous mais
nous tient comme écho, mais nous promène dans le commencement.
Faire consister cet écho, produire le commencement et dire
ce qui demeure, c'est tout un. Mais ici, à l'inverse de ce
qui se passe du côté de la filiation, il n'y a ni recettes
ni méthode. Et c'est sans doute pourquoi je ne trouve pas d'autre
terme pour caractériser l'approche que Grüber a des Anciens,
que l'intuition. Mais cette intuition n'est pas celle, fine, légère
et presque inconsistante qui viendrait de la simple mise en sommeil
du savoir faire. Non, je pense à un état pour ainsi
dire commotionnel de l'intuition, à un immense et désemparé
je ne sais pas qui, au bord de basculer, trouve, mais en se
raccrochant à des riens.
Ces riens ne forment pas entre eux l'espace de ce que l'on pourrait
appeler une interprétation. Ils restent détachés
les uns des autres, et c'est pour ainsi dire en les excitant dans
leur solitude que Grüber parvient à les disposer comme
une aire préparatrice où l'écho pourra retentir.
Je dis "des riens", parce que je ne trouve pas d'autre mot.
Il ne s'agit en effet ni de signes, ni d'indices, ni de flèches.
Un repérage peut-être, mais pour mémoire, puisque
le théâtre ne filmera rien. Dans le désordre,
et pour mémoire donc, je citerais, me souvenant de la Medesima
strada, qui est le seul spectacle auquel j'ai participé
et dans des conditions telles que ce ne sont pas mes souvenirs, ni
ceux de Gilles Aillaud, ni ceux de Klaus, mais ceux du spectacle lui-même:
une nuit à Délos, Ségeste, un café d'Athènes,
les phares des camions balayant les collines, des chèvres occupées
à brouter dans un théâtre d'Asie mineure en ruines,
le pignon d'une maison blanche en Bretagne, la clarté lunaire,
des pièces de moteur, des chardons.
Autrement dit des choses. Autrement dit ce qui ne parle pas et ce
qui est en-deça de tout langage. Et pourtant ce fut là,
pour l'essentiel, notre philologie. Le mystère qui veut que
là-dedans, dans ces riens, se tienne l'écho et se dessine
l'espace où la parole du commencement pourra être dite
sans qu'on la sache connue d'avance, ce mystère touche à
un état du langage dont toute parole est l'ombre. Cet état
du langage n'a peut-être jamais existé: déjà
chez les Grecs, il était considéré comme perdu,
ou comme une antériorité du langage à laquelle
celui-ci, pour ne pas s'abîmer, devait savoir rester fidèle.
Dans le Phèdre de Platon où, on le sait, il se
greffe sur un doute quant à l'écriture, cet état
perdu est donné, métaphoriquement sans doute, comme
proche de celui qu'à Dodone - le sanctuaire des confins (du
temps comme de l'espace) - les prêtres entendaient dans les
feuilles des chênes. Et c'est bien parce que la tragédie
grecque, dans la face qu'elle nous cache "prête l'oreille
au chêne et à la pierre" et regarde encore de ce
côté, qu'elle nous tire vers elle. C'est bien parce qu'elle
est suspendue et comme écartelée entre oralité
et écriture qu'elle nous parle comme ne le fait aucune autre
écriture. Et c'est parce qu'elle parle comme une pierre ou
comme le vent dans les feuilles d'un chêne, parce qu'elle a
en elle - dans le choeur d'Antigone notamment, qui porte sur
l'homme - quelque chose qui n'est pas strictement humain, qui excède
et précède l'humain, qu'elle se tend, dans l'originaire,
comme ce qui a encore sur soi toute l'émotion et toute la peur
de l'origine.
Il fallait sortir de la parole une et oraculaire, de l'ombre des colosses
et de la pure imposition du sacré pour que naisse le théâtre,
mais c'est en tant qu'il quitte cela, en tant qu'il le sait et qu'il
dit adieu, que le théâtre tragique des Grecs, le premier
théâtre, nous convoque. Parce qu'il y a en lui ce trouble
qui vient d'Orphée et que Dionysos lui rappelle, il n'est pas
seulement et ne sera jamais seulement ce qui va vers la comédie
humaine, vers Ménandre. Cependant Ménandre (je n'ai
rien contre lui personnellement, mais le Pan qui ouvre le Dyscolos
ne parle plus comme un dieu, et pas même comme un coryphée,
mais comme un régisseur) vient vite, trop vite, et le dialogique
se perd comme un clapet, ne voyant plus la vague que souleva la fracture
de l'oracle.
Sans cesse donc, depuis le commencement, il faut retendre la peau
où le bruit de l'origine vient frapper. Sans cesse il faut
écarter la filiation qui toujours ménandrise et faire
entendre en le laissant venir ce langage d'avant la parole qui était
pure écoute, ou cette parole qui, jamais acquise, s'en souvient.
Cette frappe non humaine, cet écho de chose resté dans
les choses et qui est le reste des dieux. Hölderlin en trouve
le nom, et dans sa traduction d'Antigone justement: ce sont
les fernhorchend Brunnen, les "fontaines qui écoutent
au loin". Je crois qu'on peut les entendre autour du théâtre
silencieux de Grüber.
Source : "Klaus Michael Grüber... Il faut
que le théâtre passe à travers les larmes"
Portrait proposé par Georges Banu et Mark Blezinger
Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
Festival d'automne à Paris, 1993, pp.223-226
© Ed. du Regard - Académie Expérimentale des Théâtre
- Festival d'automne à Paris
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